sur la route



Prendre et jeter.
Si la vie était un long fleuve tranquille... Ce fleuve prendrait sa source au flanc d’un mont majestueux, inaugurant une paisible vallée, il irriguerait ensuite de vastes forêts, des villages prospères et quelques cités industrieuses. A chaque accident de son cours des métaphores s’envolent, qui évoquent les étapes successives d’une vie humaine.
Enfin, il se jetterait -comme disent les géographes- dans une mer d’humeur égale et rêveuse.

Mais le fleuve ne prend pas de source. Est-ce qu’on choisit sa mère ? Non, c’est elle, la source, qui donne l’eau qui formera le fleuve.
Et le fleuve ne se jette pas dans la mer. Est-ce qu’il rassemblerait ses forces pour, dans un ultime effort, se précipiter vers elle ? Non. Il s’abandonne et se perd en elle qui l’accueille sans restriction ni cesse.
  novembre 2004






Conseil à un automobiliste
 
 Si tu te penches assez avant dans ton automobile lancée à vive allure sur la route nocturne, ton pare-brise devient  le hublot  d’un vaisseau de légende et la nuit pleine d'étoiles s'écarte devant toi comme si une aventure commençait.




Faux départ.

Yeux grand ouverts, moteur chaud, sandwiches sur le siège arrière : l’artiste est prêt à partir dans la nuit, très loin. Il attend sa muse qu’il croit dans la salle de bain finissant de se préparer mais qui en réalité dort encore et toujours...
novembre 2003



Aire de repos. Rasthof. Rest area.

Nous quitterons très vite ce séjour temporaire.
Près des poubelles débordantes, sur les plaques de ciment tachées d’huile, tournant le dos au petit sentier plein de crottes qui s’enfonce dans un taillis aux branches déchirées, nous achevons un précaire repas de chips et de chocolat.
Bientôt, nous remonterons dans la voiture toute chaude encore. Nous franchirons la grande mare d’eau noire qui stagne entre les camions assoupis, dans un jaillissement, comme Moïse franchit la mer Rouge, et nous nous élancerons sur l’asphalte glorieux de l’autoroute, vers des lointains désirables.
décembre 2002.



Moissonner la nuit  Récolter l'oubli

Qu'importe où nous partons, c'est  voyager qui compte.
Comme l'étrave d'un navire divisant la mer, les phares de l'auto ouvrent la nuit qui se referme sans cesse derrière nous. Un village arraché à l'obscurité y est aussitôt rejeté; son nom même a passé comme un balbutiement, à peine compris, déjà noyé.
Mais la route nous enlève sur son dos de bitume, comme un dragon  emporterait des héros vers leurs exploits, et nous restons tendus vers ce qui va  survenir.  Nous ne nous soucions pas de l'effondrement des choses en deçà du regard, ni  du sillage sonore que nous traçons, murmure qui  incessamment devient souvenir de lui même , s'atténue et meurt.
décembre 1987



Eclaircies en fin de journée

  L 'autoroute du retour des vacances est toujours un peu triste. A l'horizon est exposé tout un bric à brac de  vieux cumulus à culs de plomb, nuages ayant déjà servi. Mais  les ondées qui se succèdent deviennent plus brèves, et une vaste avenue bleue s'ouvre entre les nuées, céleste écho de la route terrestre.
        
                                                                                                            juillet 1993



« Outre Barbuise s’étend un pays sans flash. Capitale : Villechétif »

Explication :
Quelque part en Champagne, l’autoroute passe (dans l’indifférence générale) au dessus d’ un ruisseau nommé Barbuise, en même temps qu’un panneau annonce la fin de la signalisation « flashes allumés = danger » et un autre qu'on pourra s'arrêter sur l’aire de repos de Villechétif ou Maigrevillage.
  avril 1999



Une découverte et un soulagement.

Conduire m’ennuie , surtout sur l’autoroute. J’ai hâte de passer le volant et de rester passager ; je peux alors observer les  automobilistes qui nous dépassent ou que nous dépassons.
C’est ainsi que j’ai découvert une chose étonnante, ignorée des conducteurs qui doivent regarder devant eux et ne jettent que de brefs regards sur les côtés: les autres voitures sont conduites par des gens !  Hommes, femmes, coiffeurs, intellectuels, peintres, garagistes, jeunes, agés, fonctionnaires, malfaiteurs, pères de familles, grand’mères, alcooliques, gros financiers, touristes…, toutes sortes de gens, des humains
livrant leurs profils avec ingénuité, parce que tous absorbés par la même tâche de maintenir leur véhicule sur sa trajectoire et observés à leur insu.
Et je n’ai jamais vu, comme je me l’imaginais lorsque je conduisais moi même, ni ours aux yeux rouges, loups écumants, crocodiles caverneux, hyènes au rictus sanglant, ni extraterrestres venimeux.
Et lorsque je dois prendre le volant désormais je suis beaucoup plus détendu.
avril 2007



Sur une autoroute allemande.

La fumée qui sort de la bouche du conducteur, ainsi que celle qui s’élève du microbrasier de sa cigarette sont aspirées par la fenêtre entr’ouverte du véhicule lancé à vive allure. Les passagers ne sont pas incommodés.
Sur le ciment bien sec, les pneus adhérent à la perfection. Ainsi, l’énergie cinétique du moteur se trouve-t-elle intégralement transmise au véhicule.
Des panneaux disposés lisiblement et largement à l’avance, compte tenu des possibles défaillances cognitives ou motrices des conducteurs, indiquent s’il faudra tourner à droite ou continuer tout droit. Ajustement précis des moyens aux fins. Large marge de sécurité et  risque d’erreur minime.
D’un geste qui n’a nullement distrait son attention de la route, le conducteur allume la radio. Mozart. Lorsque la sonate s’achève, la discrète rumeur du moteur est encore du Mozart, comme aurait dit Sacha Guitry s'il avait connu ça: la possibilité d'écouter Mozart en voiture.
Une armoire transportée sur le toit d’une auto se dirige, comme nous, vers la Suisse. Est-elle bavaroise, bohémienne, ou vient-elle de plus loin encore ? Importer des meubles anciens et autres vieilleries de l’Est, voilà un filon à exploiter. Pendant une minute, je songe à un possible trafic entre la Bohème et la France qui remplirait le cadre de la société que nous avons fondée. Mais l’idée de gagner de l’argent ne mobilise jamais bien longtemps ma réflexion. Je ne me sens pas doué pour le commerce. Tous les possibles tracas qu’il implique m’ennuient d’avance.  Je m’intéresse plutôt à ces heures passées sur la route avec mon ami G., qui conduit en fumant ses petites cigarettes indiennes, et m’occupe à construire les phrases qui pourraient les décrire.
  avril 2002.



Paysages express.

La voiture roule vite; on n’a pas le temps de tout enregistrer. Arbres, panneaux, piquets, une haie, un bûcheron dans un chemin, poteaux télégraphiques, nuages, trois maisons, trois arbres, formant trois couples, (dans le paysage qui défile, le mariage de l’Arbre et de la Maison est cent fois célébré) ..
  mars 1996.



Au devant des ennuis.

La terre, dans sa grande platitude, ne faisait rien d’autre que permettre le déplacement sur elle des personnes et des véhicules. Ne faisait rien. Tout plat. Rien ne se passait.
Il arrive quelquefois qu’un arbre déploie un rameau, ou une feuille, ou se déplace dans le décor, vers un endroit où il se sentirait mieux figurer. Mais ici rien, il ne se passait rien. Intense immobilité des arbustes dans la grande platitude du décor.
Il pleuvait depuis des jours, et, depuis des heures, on ne faisait plus attention à la pluie qui tambourinait sur le toit de la voiture. On n’entendait même plus le ronron et le chuintement mouillé des essuie-glaces, bien que personne ne parlât et que, par conséquent, il n’y eût que cela à écouter : la pluie et les essuie-glaces.
Les quatre occupants de la voiture ne disaient rien. Ils regardaient devant eux l’étroite chaussée qui s’étirait droit jusqu’à l’horizon. Une seule chose avait jusqu’ici attiré leur regard sur le côté : un pied de maïs –faux, en matière plastique- signalant l’intention des habitants de la région de développer cette culture dans l’avenir. Des promesses…Depuis des kilomètres, rien ni personne : ni plante, ni agriculteur en vue.
C’est, si vous voulez, une scène silencieuse, car la pluie ne compte pas pour les personnages du drame qui va se nouer, c’est un bruit « blanc ».
C’est aussi une scène  immobile : que représente le déplacement du véhicule dans un décor qui ne change pas, sur une surface partout aussi plate ? Quelque chose d’infime, d’insignifiant.
Et si,  sur la chaussée étroite arrivait en sens inverse un second véhicule ? Le silence tendu des quatre voyageurs s’explique ainsi : ils anticipaient le dilemme que poserait une telle  fâcheuse rencontre. S’ils refusaient l’entêtement - dont la fable nous raconte l’issue fatale- des deux chèvres sur la passerelle étroite, ils devraient alors choisir : ou la dérive dans la gadoue du bas côté et l’enlisement probable, ou marche arrière zigzaguante, moteur hurlant, sur plusieurs centaines de mètres jusqu’à un élargissement de la chaussée.
Ainsi, sur la terre qui ne nous aime pas, qui ne nous aide pas, qui tolère seulement nos déplacements sur sa surface, les quatre voyageurs couraient au devant des ennuis.




Autoroute à vue de nez

Quelqu'un qui voyagerait sans voir entre Valenciennes et Dunkerque aurait quand même une notion du défilement du pays par la succession des odeurs.
        Lorsque le désagrément des fumiers répandus laisse la place à un parfum de biscuit qui se précise en chicorée torréfiée,  c'est qu'on aborde Orchies.  Puis il traîne   des  relents  mal  définis  venus,  selon  le  vent,   de divers points  de  la  nébuleuse lilloise.  Un  chaud  parfum  de  tabac,  on est à hauteur d'Hellemmes.  Une savoureuse  odeur de potage ou purée de pomme de terre, émanation d'une conserverie sur un ou deux kilomètres, on est quelque part entre Lomme  et Haubourdin, on quitte Lille vers le Nord Ouest. Ensuite les épandages agricoles  reprennent,  puanteur  atteignant  des  maxima  relatifs  au niveau  de quelques porcheries, la Flandre présentant aux narines les mêmes charmes que la  Bretagne.  Lorsque le comble est atteint ,  il semble qu'une bombe  puante  de plusieurs mégatonnes a été lâchée sur la région. Cette horrible odeur, douceâtre à soulever  le  coeur,  provient  d'un  immense  camp de  concentration  de  poulets, une  véritable  megalopoule aux environs de Bergues.  Ensuite,  on retrouve un air plus frais,  déjà teinté de salubrité marine,  mais pas pour longtemps,  car les fours à coke, les hauts fourneaux et les raffineries emboucannent  bientôt  les abords des Synthes ; les savonneries et huileries parfument de suif rance les derniers kilomètres. La franche odeur de marée, on ne l'aura vraiment qu'en arrivant sur le Minck, au coeur de Dunkerque.




Fausse bonne route

Pour aller au Mont Deloisir, il existait surement une route simple et logique. Mais il semblait que nous ne la connaîtrions jamais et qu' on ne pouvait s'y rendre autrement que par un itinéraire erroné. Impossible de ne pas se tromper aux mêmes embranchements, pour faire les mêmes demi-tours, au bout des mêmes culs- de- sacs. Reconnaître son erreur  est exactement ce qui arrivait à chaque fois:  le conducteur se disait :"je me suis bien  trompé puisque cette faute que je viens de commettre nous est familière, elle a ce petit goût de déjà vécu qui rassure". Et comme le but visible à l'horizon de notre voyage restait toujours aussi distant  malgré les kilomètres parcourus, une douce mélancolie nous prenait en même temps que grandissait le sentiment, impossible à justifier, que nous allons bientôt nous en rapprocher .
N'est-ce pas ce qui s'était toujours produit ?
D'une manière  impossible à mémoriser, donc quasi miraculeuse, n'avions nous pas chaque fois réussi ?
Cet abandon enfantin à la providence, et cette absolution toujours obtenue, c'est ce qui donnait à la promenade dominicale vers le Mont Deloisir son charme  inimitable et toujours neuf.

Errance. Ignorance. Innocence.

Il était inévitable d’apprendre. Aujourd’hui, nous connaissons le chemin le plus court qui mène sans erreur au Mont Deloisir. La promenade n’a plus le même charme.
Territoires explorés, n’avez vous donc plus d’âme?
  juillet 1996


Le coche.

Il est lourdement chargé, le coche. Il n’ira pas bien vite. Bah, on n’est pas pressé d’arriver. Pourvu qu’on parte, on verra après. Les voyageurs peu fortunés, dont je suis, s’installent sur l’impériale, parmi les bagages, ou sur le dos des chevaux, où l’on n’est pas si mal, ces bêtes sont confortables.
Le plaisir de voyager dans un silence à peine troublé par le pas des chevaux et les craquements des roues, nous ne le connaîtrons bientôt plus. Dans l’avenir, nous irons beaucoup plus vite, mais nous regretterons cette lenteur et cette paix, croyez-moi, cher compagnon de route. Par exemple, notre passage n’effraie pas les oiseaux, et nous avons tout le temps d’en observer d’admirables.
(Comme il ne vient pas, comme moi, du futur, cette prophétie laisse perplexe mon compagnon de route.)
Au détour du chemin, une scène étrange va entraîner de nombreux commentaires parmi les voyageurs : un homme vêtu de peaux de bêtes est assailli par un gros chien (ou était-ce un loup ?) Bien matelassé, il semble ne pas souffrir des morsures furieuses de l’animal. On s’en serait tenu à l’idée qu’il s’agissait d’un jeu ou d‘un exercice si, à notre approche, l’homme ne s’était enfui d’un côté et la bête d’un autre.
Plus tard, mon compagnon évoquera «un homme, poursuivi par des chiens assoiffés de caresses, qui franchissait barrières et clôtures sans savoir où il allait, car il s’était égaré aux confins de la ville ». Nous avons chacun notre interprétation.
Mais notre conversation s’est poursuivie sur les progrès des transports. Il a de vastes connaissances, et des vues sur l’amélioration du sort des paysans qui découlerait d’un réseau de routes mieux développé et entretenu. Par mes questions, je m’efforce d’aiguillonner sa réflexion, mais il me faut éviter d’introduire dans la discussion des éléments anachroniques, et il ne peut concevoir de véhicules que mus par une énergie animale.
Il semble que nous ayons un passager important dans la cabine dont les rideaux sont restés clos tout le long de la route. A l’étape, cet homme enveloppé dans un grand manteau. traverse rapidement la salle commune de l’auberge et s’éclipse dans sa chambre. Son domestique ne le quitte pas d’une semelle, évite de se mêler à quelque conversation que ce soit.
«Goûtons le vin d’ici» déclare mon compagnon qui m’invite à sa table. Le mystérieux voyageur ne semble absolument pas l’intéresser.
Soulevé du désir confus de réaliser une œuvre immense, je songe qu’après dîner, je m’assiérai quelque part, sortirai de mon sac une feuille blanche et me mettrai à écrire. Je relaterai nos conversations, je dirai ce que j’ai vu, les questions que je me suis posées, je parlerai de mes rêves. Voilà comment je me sens écrivain. En compagnie plaisante, je songe au plaisir futur d’une solitude consacrée à la création. Ce sera peut être d’ouvrir un rêve dur comme un galet mais plein comme un œuf. Ou alors je fouillerai dans mon vocabulaire pour manipuler, observer les mots, leurs couleurs, matières et chatoiements, comme autrefois les boutons dans la boite à couture de ma mère. Il ne faut donc pas que je boive trop, car si le vin fait surgir les idées, l’ivresse conduit au lit, non à la table de travail.
  octobre 1999.



Route de nuit
 poème routier
(Comme certaines boites de sardines, ce poème est livré avec la clé collée dessous.)

Ronflent caverneusement quatre pneus sous ma fuite.
Est-ce vraiment la destination qui compte ? 
La chienlit du désert, trop baveux le clafoutis,
la prière au pare-brise, foncer.
                                             L'automobiliste ne va pas nous parler de l'endroit où il va, mais du fait de rouler, la nuit, en soi.  Personne sur la route, mais qu'est-ce qu'il pleut, pare-brise couvert de  flotte, essuie-glace en plein effort.
       


Elle tiendra le cap, ou zut! ?
La coque veut jouer à çà avec moi.
Le noirâtre sous elle, elle s'y laisse ruer.
                                                                La  voiture n'est pas très stable, a tendance à faire des embardées, manque de tenue de route qu' il  ne saurait  tolérer   

Touffes aux narines.
Placard du camion plein le paysage.
Aucun salut du dandinement d'immeuble.
Vas-tu donner un hublot? Tout fuit la rétine.
                                                                   Projections d'eau, et camion qui occupe toute la route  empêchent d'y voir.  Le camion, grand comme un immeuble, brinquebale et ne laisse  aucune échappée:  pas moyen de voir devant.

Rrrrrrrrr. Le crasseux geint,
trouve quand même de l'air,
a dû s'ouvrir des évents latéraux, à l'insecte.
                                                                    On entend la plainte du moteur.  Le conducteur, qui lui prête plaisamment le comportement d'un être vivant,  imagine qu'il s'est doté d'organes  particuliers pour fonctionner dans un environnement hostile: des  prises d'air sur le côté, afin de ne pas trop  avaler d'eau.

De secours:
tôle de secours,
pied de secours,
tiroir du bras de secours,
pour la catastrophe des vitesses.
Outil malfaisant  !   C'est à coup de pompes que ça fonctionne.
Tireras-tu ? Irons nous plus loin?
Fais lui gicler sa couverture à celle-ci, route.
                                                                     La mécanique donne une impression de précarité, les choses fonctionnent un peu par chance, et le conducteur aussi,   qui compare ses membres à des instruments  qu'on n'utiliserait qu'en deuxième  lieu, après que les premiers auraient  cassé ou failli. Il s'impatiente contre son véhicule,  qu'il menace de traiter plus rudement, à coups de pieds, et exhorte à aller de l'avant.  Qu'il n' hésite  pas  à déchirer  la  pellicule d'eau couvrant la chaussée., pour laquelle il n'a que mépris.

L'ennemi vient de face,  dardant ses rayons,  tournoyantes antennes.  
Déchire !   On est passé.
Maintenant son paquet de merde,
mais moi aussi, j'ai une malédiction qui traîne derrière.
(Le nombre de grandes gifles qu'il faut prendre ! )
                                                                              Une voiture arrive en sens inverse, phares allumés, et dans une gerbe d'éclaboussures.    Le conducteur   encourage   son véhicule à ne pas  se laisser impressionner par le crépitement de l'eau sur la tôle  pendant  le croisement, et se réjouit  qu'il n'y ait pas eu d'anicroche. C'est  après le croisement qu'arrive le plus gros des projections d'eau.  Mais il  sait que ce qu'il subit, il le fait subir aussi au véhicule  qu'il croise ; il en tire un sentiment de puissance  diabolique. Comparant ce qui vient de se produire à un échange de gifles,   il place une remarque amère sur  les humiliations qu'il faut subir le long de la route. Et,  peut être,  de la vie.
 

Toi, ma tôle, ma fourniture, mon obus à charge creuse,
moi ton cervelet en pleine cuisson       
(  Qu'est-ce que c'est que cet excès continuel de chauffage ?
Je cisaille à gauche pour que se produise
un jet pur qui refoule l'haleine brûlante du moteur )
Dans  le jus nocturne, nous traçons notre sillage.
                                                                                     Il  apostrophe  affectueusement  sa voiture, en précisant   bien la division des rôles:   elle  n'est  qu'un  récipient   métallique    en mouvement, dont il  reste, lui,  le centre nerveux   -incommodé, d'ailleurs par  un chauffage  qu'il est  impossible de tempérer autrement qu'en baissant la vitre.
  1975



Un tour joué aux voyageurs

Nous qui conduisons le tracteur allons faire une farce à ceux qui voyagent dans la remorque.
Je sens qu’on va bien s’amuser.
Assurés qu’ils dorment tous, nous arrêtons le convoi en douceur (sans grincement de frein, et surtout sans à-coup) près d’une entrée de champ (propice à notre dessein). Puis nous dételons (en silence, il va sans dire) et poussons la remorque dans cette entrée. Doucement... doucement dans l’herbe ; il ne faut pas que les dormeurs perçoivent qu’ils ont cessé de voyager.
Alors nous rejoignons le tracteur dont le ronronnement rassurant n’a pas cessé, et nous le laissons rouler jusqu’à la place ronde du village proche pour nous dissimuler - mais pas trop car nous comptons bien qu’ils nous retrouvent,- dans les rires, peu après qu’ils se seront éveillés et étonnés de notre absence.
Le jour se lève en effet, et nous les voyons arriver tout ensommeillés. Déjà ! Nous ne pensions pas qu’ils s’orienteraient aussi vite.
Mais ils ne trouvent pas notre niche amusante, et même une des passagères nous reproche d’avoir provoqué son angoisse : son enfant avait disparu ! (en effet il voyage avec nous en cabine) et des traces sur les portières lui ont fait croire qu’il y avait eu un accident.
Quelles traces ? Et pourquoi ces traces –ce n’est pas du sang, non, non, rassure-t-elle- seraient elles le signe d’un malheur arrivé à son enfant ?
Nous ne le saurons pas.
L’histoire ne le dit pas.
Le voyage reprend et je m’arrête là.
  décembre 2005



Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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