LIEUX
Comme dans un livre de géographie.
Je franchis le pont sur le canal pris par les glaces. Péniches bloquées. Des hommes et des machines travaillent sous les fumées rampantes. On les dirait ralentis par le froid.
J’embrasse du regard la plainedont les confins blancs se confondent avec le blanc du ciel.
Impossible de résister à cette poésie de livre de géographie. Je ne suis pas né ici, mais ces terres du Nord me veulent au milieu d’elles et que je dise que je leur appartiens.
janvier 1997
A la mode
Le petit village a prospéré grâce au tourisme. Il profite de l’engouement inattendu du public pour le tricot au crochet, spécialité des vieilles du coin. Les gens viennent là passer des week-ends,
pour s’initier à cette technique qui s’apparente au « macramé », se promener dans les chemins creux, admirer une campagne à laquelle ils n’auraient même pas fait attention si des dépliants
touristiques ne leur en avaient pas montré les couleurs et vanté les charmes.
Dans la région, le plus souvent, le temps reste maussade. Mais il suffit d’un rayon de soleil, fausse promesse d’un beau dimanche pour qu’ils rappliquent par centaines. Même devoir rester assis
dans les cafés à regarder pleuvoir, ils aiment ça, du moment que c’est ici.
septembre 2003.
A la recherche du
"Font des Gouttes"
Dans la zone frontière, nuitamment, on s'égare par des chemins ouatés jusqu'à des carrefours aux sapins blanchis. La neige ne cesse d'épaissir
la confusion et l’inquiétude.
La douane patrouille : les phares d'une petite auto ont illuminé brièvement un dos d'âne et une ferme. Mais finalement voici l'endroit où nous avions
décidé à la légère de nous rendre : une cour plantée de quelques tables de guingois, d'un réfrigérateur et d'une pissotière signale le débit de
boisson. Plusieurs voitures sont garées en cet endroit improbable : c'est ouvert ! Il y a des clients !
A l'intérieur, une tablée de Belges à l'accent puissamment walloné achève de s'arsouiller au mousseux. La patronne elle même n'étant
plus en état de faire le service, c'est une bénévole qui nous apporte de la bière et un grand verre de Viandox tiède. En cette saison il
n'y a plus de mouches, mais elles ont laissé leurs souvenirs partout : sur les solives du plafond bas hourdi à la rustique, sur les cartes
postales épinglées le long des étagères à apéritifs, sur les photos dédicacées d'artistes locaux, sur le poste de
T.S.F., et sur les toiles cirées. Bref, c'est plein de chiures de mouches.
Non, la patronne n'est pas vraiment en mesure de s'occuper de ses nouveaux clients ; elle nous adresse en passant une sorte de gémissement -borgborygme de bienvenue ; manière de nous prendre
à témoins ( nous devons comprendre :« si ce n'est pas malheureux d'être obligée de boire avec tous ces gens ! Quel métier ! ») et disparaît en titubant dans sa cuisine.
Nous retournerons au Font des Gouttes, à la frontière, au bout du monde.
Par le rêve, surgissons au beau milieu de
Bravilliers.
Ce Bravilliers-là a ses beaux quartiers, sa grand‘place où l‘on se réunit par petits groupes pour bavarder.
Ce Bravilliers-là a sa campagne : le dimanche, on se rend bourgeoisement au village voisin - qui pourrait s‘appeler par exemple Saint Frusquin des Prés- pour prendre l‘air, humer les fleurs,
flatter la croupe des bovidés.
De ce Bravilliers-là part une route vers l‘aventure. Des voyageurs y reviennent après de longues années, pour de brefs séjours nostalgiques.
Rien à voir avec le Bravilliers que j‘ai
connu.
avril 2001.
Dans la ville ralentie
De passage dans le quartier, le visiteur se dirige vers une espèce de kiosque où il pense trouver informations et services.
Il peut y lire les résultats des tiercés de l’an dernier.
Dans le renfoncement qui abrite un guichet bancaire traînent des paperasses : prospectus, relevés de compte, avis de contraventions, lettres que leurs destinataires ne se sont pas donné la peine
d’ouvrir à l’époque. Un peu de sable crisse sous les pieds.
Inutile de risquer sa carte de crédit dans le distributeur.
En dehors de ce
kiosque multiservice et de sa
borne interactive, on ne trouve dans le quartier qu’un seul commerce, café-tabac d’apparemment peu de débit. Une affiche sur sa
vitrine annonce une animation musicale dans la soirée. Des consommateurs sont déjà installés et attendent les musiciens.
Quelle patience ils ont, les gens d’ici.
dimanche à la mer.
En grimpant vers le cap GrisNez, nous découvrons, posés sur l’horizon rectiligne, une série de cargos. Et flottant encore un peu plus haut, comme un mirage de ville blanche, les falaises de
Douvres. L’Angleterre semble à portée de main. La route, ensuite, descend vers le rivage, et une vue plongeante s'offre à nous. Voici la mer verte et fraîche, écumant dans la baie de
Wissant.
A Wissant, de petits groupes endimanchés bavardent à la sortie de l’église. Les façades mouillées par la pluie récente ont commencé à sécher. Le charcutier rôtisseur embaume le village du
parfum des poulets et saucisses. Les gosses achètent des sachets de friandises criardes. Il y a un gros tracteur salé tout noir de goudron, et un peu partout de grosses barques mafflues et camuses
laissées à pourrir . Un petit ruisseau court vers la mer parmi les maisons. La roue du moulin a été démontée pour réparation. Les canards réclament bruyamment du pain.
Sur la plage des véliplanchistes de caoutchouc noir vont et viennent en trimballant de vastes ailes transparentes, et quelques spécialistes manœuvrent des cerfs-volants vibrants et ronflants.
Du crottin de cheval. Des plumes d’oiseaux de mer. Une étrille démembrée dont les restes sont éparpillés sur quelques dizaines de mètres. Un morceau de filet de chalut en câble de nylon vert qu’on
ne parvient pas à dégager du sable….
On a vite exploré la plage que la marée va bientôt recouvrir et balayer. Et puis le vent est tout de même frais, et c’est surtout pour la table de « l’amiral Benbow » que nous sommes venus.
On sera mieux au restaurant.
L’ambiance y est proustienne, la cuisine raffinée ; les enfants en redemandent ; en effet, ils apprécient les sauces fines, et ne choisissent jamais sur la carte le « menu-enfant ». Une ruine pour
leurs parents.
A la sortie, il faut les obliger à descendre du monument aux morts. Pour eux un monument aux morts est une aire de jeu comme les autres, mais notre devoir est de le faire respecter afin d’éviter le
scandale dans ce petit village qui ne demande qu’à rester tranquille.
Quelque part dans une banlieue de Strasbourg.
Nous avons garé la voiture devant un salon de coiffure. Nous sommes rentrés dans la pizzeria –trois adultes et quatre enfants.
Ou plutôt … deux adultes seulement, car je ne mangerai pas, merci. Je ne me sens pas bien. Permettez que, pendant que vous dinez, j‘aille m‘allonger dans la voiture.
Devant la vitrine où trône une dame couronnée de bigoudis, j‘incline le siège au maximum, et je somnole. Le quartier est silencieux. Rapidement, mon malaise se dissipe ; ne reste que la douceur du
repos. J‘entends chanter une radio.
Bientôt, ils reviennent. Ils sont contents de leur repas, et moi, je vais tout à fait mieux.
Partons visiter Strasbourg.
février 2001.
A Plzen
A Pilsen? Je n‘y aurai guère séjourné qu’un mois, voici quelques années. Un rêve, pourtant, m’y ramène comme Ulysse à son Itaque.
Ce que c’est que d’avoir habité en des dizaines d’endroits et jamais bien longtemps.
Cette émotion du retour sur les lieux de l’enfance, cette focalisation et résolution de la nostalgie, mon rêve me les fait vivre dans les rues de Pilsen. Va pour Pilsen, un „Pilsen“ qui n’a
que peu à voir avec le réel, on s’en doute. (NB: Pilsen, la vraie, deuxième ville de Tchéquie est dénuée de charme. Ses immenses brasseries en constituent le seul intérêt touristique).
Je dirige mes pas vers la Faculté, retrouve ses vieux murs. Au lieu de la brèche par laquelle nous avions coutume d’entrer et sortir, accès sauvage et malaisé, un escalier commode a été
construit.(NB: L’usage précède le droit : à l’usage, ou plutôt l’usure du mur (mur usé, trou s’y fit, rat s’y mit) succède le droit, ou plutôt l’angle droit des degrés horizontaux de
l’escalier).
A l’intérieur aussi tout a changé. Autrefois régnait un incroyable désordre. Dans certains bâtiments à l’abandon, on trouvait du mobilier au rebut, des machines, ferrailles, vieilleries de toutes
sortes, tout ce qu’on voulait pour bricoler des trucs et des machins.
Le type que je rencontre là, un ancien camarade étudiant, ne manque pas de me le rappeler, évoquant le bon vieux temps de notre jeunesse imaginative et fertile en projets. Et, bien entendu, plein
d’espoir gourmand, il me demande ce que je vais „encore faire à manger de bon“ ce soir.
Ils sont souvent décevants, les gens que vous retrouvez après des années d’oubli. Et comme ils savent bien vous décevoir de vous même à travers le souvenir superficiel et utilitaire qu’ils
ont gardé de vous!
août 2004
Aviateurs
Plusieurs récits évoquent ces aviateurs qui, au temps héroïques, tentèrent d’arracher leurs machines volantes à ce trou perdu, mais ne purent franchir les escarpements qui l’entourent et, soit s’y
écrasèrent, soit réussirent par miracle à rebrousser chemin et réatterrir la queue basse...
« Ici c’est un endroit où l’on échoue, pas une base de départ » commente le patron du bistrot.
novembre 2005
Respect de la règle.
Nous habitons en bordure du parc qui porte le nom d’un maire-jardinier du siècle dernier. On peut y descendre directement de chez nous. Il est si peu fréquenté que nous le considérons comme notre
parc.
Souvent je sors m’y promener.
Mes pas finissent toujours par me conduire à la fontaine, où je m’assieds.
Une règle d’acier mince –que les orfèvres, ajusteurs, serruriers appellent « réglet »- est posée là, sur la margelle..
Quelquefois je le soulève pour observer que la gravure des millimètres reste lisible, puis je le replace dans le liseré de rouille qui matérialise son emplacement sur la pierre blanche. Je le
laisse, ce réglet, exactement où il se trouve, comme le font, depuis des années, tous ceux qui passent par la fontaine.
Je me dis, en repartant, que je devrais écrire un petit texte sur cette règle de fer.
Car se promener dans un parc conduit à la méditation et rappelle l’écrivain à son devoir.
aout 2003
Souvenir de NYC.
On passait la tête autrefois dans un trou de la toile peinte pour être photographié aviateur. Aujourd’hui, on fait un voyage à New York. En ces lieux. anonymes, chacun peut se mettre en scène
et participer à la grand’messe. Figurer dans ces images prestigieuses mais vacantes. N’importe quel écrivain venu de n’importe où ne va pas manquer de décrire une scène de rencontre ou de
séparation au coin de la xième rue et de la énième avenue, afin de tenter de faire jouer en sa faveur les résonances de tout ce jazz, les reflets de tous ces films noirs, les clichés de toute cette
littérature. Facticité du procédé. L’anonymat irrémédiable du décor permet à chacun de l’invoquer à ses propres fins.
1998
A Prachatice, en Bohème du Sud
Sur la place de Prachatice*déclive, mais repavée à neuf de granite agréable sous les pieds, une bande de Tsiganes obèses a trainaillé tout l‘après midi. Dans une grosse Mercedes stationnée portes
ouvertes et radio crachotant, son chef fumait des cigarettes. De temps à autre éclataient des invectives entre les gosses gras et dépenaillés et leurs mères énormes.
Une bande de jeunes sur divers engins à deux roues –de la grosse moto japonaise au vélomoteur tchèque- telle une bande de cabots disparates, du molosse considérable au minable roquet, fit
irruption. Ils ont fait plusieurs fois le tour de la place, s‘arrêtant d‘abord devant le marchand de glaces, puis sur le perron de l‘hôtel de ville. Enfin, dans une pétarade discordante. ils ont,
comme s‘il y avait urgence, déménagé leur désoeuvrement ailleurs.
Sur la place de Prachatice il y a de la lecture : la vitrine du quincaillier vous occupe un bon moment, et les façades, ornées de fresques et de sgraffito racontent des tas d‘histoires („Prucelí je
vyzdobeno vyjevy z dejin mesta Prachatic“, nous informe le dépliant.)**.
Nous sommes descendus au „Cerny medved“. Cet hôtel de „l‘ours noir“, immense et négligé, ne met à la disposition de ses rares clients ni table ni lampe de chevet. J’écris sur l’appui de la fenêtre,
à la lueur de l’aube.
*prononcez prrakhatitsè
**"Le fronton (de l‘hôtel de ville) est décoré de scènes de l‘histoire de la ville de Prachatice."
juillet 2001.
L’auberge du parfait bonheur.
C’est un carrefour vert au creux d’un vallon. Pour nous y rendre, nous empruntons le chemin des écoliers qui nous fait visiter les confins déjà agrestes de la ville.
Dans ce lieu rond, matriciel, se blottit une petite auberge.
On y est servi par quatre Chinois vêtus de soie rouge, « d’une exquise courtoisie ».
Chacun d’eux représente, comme au mah jong, un point cardinal, une saison et une fleur. Le premier sert le canard laqué, le second le porc croustillant, le troisième le poulet à la vapeur, le
quatrième les nouilles sautées. La sauce de soja est à discrétion.
Cette auberge des quatre parfums ne figure sur aucun guide touristique. Elle m’a été proposée dans un en rêve comme icône renvoyant à tous les lieux où j’ai pu me sentir bien.
décembre 2002