bagnoles

BAGNOLES




Cérémonie au temple de la convoitise

      Sortie du week end.  Les couples se rendent dans ces salons  où sont exposées les automobiles brillantes.
      En observant l'intérieur des grosses limousines , ils ne rêvent pas seulement  de confort et de vitesse, de voyages et de vacances, ils rêvent carrément de bonheur.
  Le vendeur, lorsqu'il voit les tourtereaux - qui peuvent être de vieux pigeons- à point, c'est à dire suffisamment étourdis à force de tourner autour des carrosseries, ouvre une portière et, d'un geste enveloppant,  les fait choir sur les confortables coussins. Leur salivation s'intensifie devant les beautés du tableau de bord, dépouillé, comme dit le dépliant, mais en même temps si riche de toutes ces commodités.
     Ou, par le soulèvement du capot, il va révéler une mécanique immobile  qui ne sent pas l'essence, qui ne suinte pas l'huile, une sculpture où les lois de la thermodynamique sont enfermées. Et donner quelques indications de volume, pression,  rendement  permettant à monsieur de juger de l'ingéniosité avec laquelle ces lois ont été asservies pour travailler à la célérité de ses déplacements. Ou vanter la capacité du coffre à bagages, tout moelleux de moquette sombre.
        Il est possible, alors, que les visiteurs soient totalement hypnotisés par l'image du couple parfait  qu'ils deviendraient une fois réunis dans un véhicule prestigieux. Ils se voient reproduisant en boucle et pour toujours ces séquences de film publicitaire où ils l'habitent  et sont transportés par lui pour faire des choses harmonieuses et  intéressantes.
          Ce sera le moment de les faire signer , en échange de ce rêve , pour quelques années de ce qu'on appelle si bien des traites, comme pour les vaches à lait.
1995


A fond la caisse.
Fric, frime, musique répétitive de synthèse, vitesse excessive, virages dangereux, accidents.
Routes, carrefours, bifurcations et échangeurs ne figurent pas dans les rêves seulement comme métaphores de la vie et du destin. Ils sont la substance même de notre expérience. Posséder une automobile, et l’utiliser modèlent notre personnalité, au point que jusqu’aux tréfonds de l’inconscient nous voilà dénaturés. Nous avons passé d’innombrables heures à l’intérieur de ces espaces clos en mouvement. En conduisant nous croyons exercer notre liberté de déplacement. Liberté illusoire. Dans le rêve, comme c’est l’auto qui nous emporte, la vérité se trouve rétablie.
6/4/98


On et Je sont en auto.

« On » alias « les gens », ou « ils » forme une foule de véhicules animés de la volonté de nuire à « Je », de me nuire.
Les gens ne savent pas conduire...Ils roulent comme des cinglés... Ils n’avancent pas...
Ils dépassent n’importe comment...
C’est toujours je qui est victime des comportements maladroits ou mal intentionnés de on. Je en a marre. Je klaxonne furieusement, je dépasse avec impatience. Ce n’est que justes représailles: on ne s’est pas gêné pour me le faire à moi.
Dans chaque auto il y a un je légitimement indigné, prêt à prendre sa revanche sur on.
On qui n’est jamais, on l’a compris, que la somme de tous ces je.
On n’est pas prêt d’en sortir
 décembre 1997.


La bagnole et son double.

Arrêtée au feu avec le gros boumboum techno, que tout le monde en profite.
Des ombres et des reflets multiplient cette auto brillante dans toutes les directions, et même ses feux rouges ont laissé deux traces, comme si elle traînait derrière elle un foie sanguinolent sur le goudron râpeux. Elle se prolonge ainsi dans le passé cette auto brillante, tout en se projetant dans l’avenir : tout en elle respire le désir d’arriver au plus vite en quelque lieu de plaisir, de fumée et de bruit.
décembre 2000


Touche pas à ma bagnole

Le chien remplit à ma place l’espace privé de ma voiture. Le chien, au moindre frôlement sur la tôle, se déclenche. Je l’ai placé là, et enfermé, afin qu’il exprime à ma place ma trouille et ma haine. Gueule, mon chien, jusqu’à l’extinction de voix. Repousse à l’écart de ma voiture tous ces gens du dehors inconnus mal intentionnés hostiles dangereux.
Le chien griffe les coussins, cogne ses dents contre le verre, bave, étouffe de rage. Chien à mâchoire de musaraigne ou chien à gueule de valise. (Lieutenant substitut) de son maître il résume clairement ce que ce dernier a à nous dire, son unique message à destination d’autrui : touche pas à ma bagnole.


Penseur dans une voiture.

Ma pensée s’élance sur l’autoroute, vers les parkings, les aires de repos et les stations- services.
Sur l’asphalte et les dalles de ciment triomphe l’automobile-cadre de vie, figée dans sa vitesse ou immobilisée dans son stationnement.
Ma pensée s’élance vers les accidents, nombreux et prévisibles.






Coup de bol. Comme si les revers, contrariétés et malheurs, petite monnaie du quotidien s’étaient accumulés sur un compte pour constituer, en contrepartie un crédit à dépenser d’un gros coup de pot, je réussis, bien que je n’eusses jamais conduit de ma vie un aussi gros camion, une délicate conversion sur route étroite, avec marche arrière extrêmement scabreuse. Un vrai miracle qui, d’un coup sauvait la semi-remorque, le chargement, les passagers, le voyage, les vacances !
décembre 2003.



Des autos en hiver                                      
            Pierre, tôt le matin, s’acharne sur son auto gelée sans parvenir à la faire démarrer. Les jurons se pressent entre ses dents serrées tandis que la batterie produit des hoquets de plus en plus faibles. Finalement, toute sa famille doit sortir dans le froid pour pousser le véhicule. Et, une fois que le moteur tourne, quelques centaines de mètres plus loin, attraper l'onglée à gratter les vitres givrées.
             La voiture de Paul, elle, démarrerait au premier contact, même si elle avait couché dehors, parce que sa batterie est neuve et que l'allumage vient d'être révisé. Mais comme en plus elle a passé la nuit dans un garage chauffé,  c'est d'un simple effleurement  de la clef  de contact  qu'on lancerait  son moteur...
             Ce qui reste cependant le plus beau, c'est que cette auto qui obéirait à la moindre sollicitation et dont les vitres, tièdes , sèches et parfaitement transparentes ne nécessitent aucune intervention, cette auto, Paul n'a nul besoin de la mettre en marche à une heure pareille (puisqu'il ne va pas travailler ! ).
1995______




Les pièces détachées.
Un lieu essentiel : le cimetière de bagnoles.
Se trouve au milieu des champs de choux, dans la plaine sillonnée par des autoroutes méprisantes et de vieux chemins bosselés de pavés luisants sous la pluie.
Entre les barbelés, des rangées de carcasses d’autos.
Toutes sortes de bricoleurs du dimanche ou semi-professionnels de la bagnole, honnêtes pères de familles désireux de faire l’économie d’une réparation ou margoulins engagés dans des opérations de maquillage viennent s’y approvisionner en pièces détachées.
Des magasiniers en combinaisons graisseuses règnent sur des centaines de mètres de rayonnages supportant des morceaux de moteurs ; mais on peut aussi aller démonter soi même. Le sol saturé de cambouis est jonché de vis boulons, grenaille de pare-brises, éclats de plastique, circuits imprimés ; les fondrières et nids de poules remplis d’eau huileuse.
C’est le cœur du monde où nous vivons, que ce cloaque.
Cette voiture fraîchement accidentée est du modèle que je cherche. Voilà l’enrouleur de ceinture de sécurité qui m’intéresse. En prime, je trouve quinze centimes sous la banquette arrière.
On paye à la sortie ce qu’on emporte.
1998



Les tours de  la Défense
 Ce qu'elles hissent jusqu'au ciel, ce ne sont pas  des prophètes hurlant des imprécations, comme on s'y attendrait, mais les noms de compagnies d'assurances, sociétés pétrolières, constructeurs de matériel électrique etc....
 Elles entourent le petit appartement qui, avec des centaines de ses semblables empilés dans des immeubles de taille modeste, se trouve plongé dans une constante pénombre. Dès le matin, il faut allumer l'éclairage électrique, et le midi encore, et l’après-midi toujours.
Le soir, enfin, la petite lumière qui a brûlé tout le jour prend part à la féerie de la ville lumière.
Au pied vrombit la circulation .
(Pour la décrire, nous allons employer une métaphore hydrologique, puis faire une comparaison industrielle.)
Un fleuve d'automobiles longe le fleuve d'eau jaune. Un autre le franchit pour foncer vers le coeur de la capitale, ou, à l'inverse, se précipiter dans la forêt des tours . Le pont hurle, comme un banc de scie à plein régime.
(Maintenant, nous allons comparer les automobiles à des insectes sociaux).
Ces grosses abeilles, en fin de course, pénètrent dans des alvéoles de béton, au pied des grandes ruches de verre et d'acier.
Mais le miel qui se concocte là dedans n'est pas nourrissant : c'est quelque chose qui s'évapore d'étage en étage. Car, dans ces grandes ruches -d'ailleurs aux trois quarts vides- on ne traite que de l'information, autrement dit du vent.
C'est donc plutôt à des guêpes ( leurs allées et venues n'ont aucun sens pour nous: ces salopes ne fabriquent rien d’intéressant) qu'il faudrait comparer les autos.
avril 1995



Moutôles.
Un coin de rue mouillé. Courbe du trottoir. Caniveau et flaques. Une eau noire piquetée de brefs éclats argentés. Constellations de lampadaires, et de phares, de feux et de fanaux.

Cette nuit nous allions à la pêche. Nous avions arrêté la voiture sur la colline et descendions vers l’eau, dans la neige mêlée de boue. Par ce redoux, la pêche allait être bonne.

Mais me voici éveillé, observant la rue, et repérant les signes qu’il pleut. (Chaque goutte a une action minime. La force des gouttes d’eau, c’est le nombre).

Les autos se rassemblent au feu rouge, tel un troupeau qui attend sa pitance.

Les hameçons étaient de taille. Nous allions attraper de sacrés poissons ! Une auto pourrait-elle mordre à mon hameçon ?

Les autos se remettent en mouvement, car la lumière a changé de couleur. Elles sont immédiatement remplacées : un nouveau troupeau s’immobilise au même endroit. Moutons de fer, moutons de tôle,
troupeau de moutôles aux yeux blancs : sur toute la terre, d’immenses troupeaux de moutôles.

Un troupeau de vrais moutons, chose sensée, est bien plus rarement observé qu’un troupeau de bagnoles, chose absurde encombrant l’espace et l’esprit.
13 février 2000.


Un papillon dans le parking

Les toits des automobiles moutonnent jusqu’à l’horizon. Le gardien de parking va y déterminer un point d’insertion. Son regard se promène sur ces  flots enchaînés. Un papillon volette, un papillon qu’il a intégré dans ses équations. Les lignes de calcul défilent et se résolvent à grande vitesse dans l’esprit du gardien de parking. Le papillon se promène apparemment au hasard, mais il finira par rejoindre un point précis. Le gardien de parking a décidé que la promenade du lépidoptère s’achèverait en un point déterminé de cette mer de tôle. Télécommande-t-il le trajet, ou est-il seulement capable de le prédire?  Il ne le sait pas lui même. C’est égal. Sa pensée se déplaçant comme un curseur de toit d’automobile en toit d’automobile, se fixe en un point que par ses propres moyens le papillon rejoint.
Tel est le miracle que réalise quotidiennement le gardien de parking, à la belle saison, lorsque les papillons se trouvent.
 septembre 1999


A la recherche de la 2cv rouge.

Au début, je ne sais même pas qu’il s’agira de cette 2cv rouge. Ce que je  cherche sur ce parking immense, chapelet de terrains boueux séparés par des massifs d’orties pleins de détritus, parmi une multitude de véhicules qu’il faut passer tous en revue, c’est une auto qui me sautera à l’oeil comme familière, que je reconnaîtrai, et qui se laissera ouvrir et démarrer par les clefs qu’on m’a confiées.
Ce n’est qu’au bout de trois quarts d’heures, et au cours d’une deuxième inspection que je découvre la 2cv rouge. Elle se trouvait dissimulée derrière une grosse limousine. Les étiquettes collées sur la lunette arrière et le dessin de la couverture jetée sur le siège produisent l’effet que j’attendais : reconnaître instantanément.
 juillet 1998


Stationnement.

Sous la pluie incessante, on se dispute les places de parking.     
Il y a si peu de places pour se garer qu’elles sont devenues, ces places, les choses au monde les plus désirables.
Pour pouvoir y arrêter son véhicule, l’automobiliste (nous sommes tous des automobilistes) fera n’importe quoi, et d’abord de nombreux kilomètres qui le méneront à des distances incroyables de sa  destination première. Au bout d’un moment de circulation hagarde et désespérée, l’automobiliste, en effet, oublie le but de son déplacement.  Allait-il faire des courses ? Se rendait-il à son travail ? Partait-il en vacances ou retournait-il à son domicile ? Qu’importe, il ne désire plus qu’une seule chose : un place pour se garer.
Aussi, après avoir butiné d’interminables rangées d’autos en stationnement, s’il trouve enfin un espace où insinuer son véhicule, il s’y précipite.  Il serre le frein à main. Il coupe le contact. Il ferme les yeux. Les lumières rouges et vertes –persistance rétinienne- s’éteignent. Et, dans le silence, l’ombre et l’immobilité enfin retrouvés, il sanglote de soulagement.
mars 2005


L’automobiliste qui voulait des plantations le long de l’autoroute et celui qui s’en fichait.

Pierre et Paul ont déjà parcouru de nombreux kilomètres sur l’autoroute lorsqu’ils aperçoivent, sur le bas-côté, de petites buttes carrées en forme de pyramides tronquées, toutes hérissées de piquets comme des brosses à clous. Pierre songe qu’au printemps prochain, la verdure et les fleurs envahiront ces jardinières et leurs tuteurs. Il s’en réjouit et veut que Paul son compagnon de voyage s’en réjouisse aussi. Mais Paul les considère avec mépris: «Le paysage routier doit rester purement fonctionnel . Je veux pouvoir le mépriser comme une chose d’un usage temporaire ennuyeux. Qu’on n’y découvre que des balises, ou des pancartes donnant des informations utiles . Nous n’avons pas l’intention de nous attarder ici, n’est - ce- pas ? Bon, alors. ». «  N’empêche, rétorque Pierre, qu’au printemps prochain, lorsque tu repasseras par ici, tu auras un joli coup d’oeil, et si quelqu’un pouvait alors te remémorer ce que furent tes impressions grises et tes mornes réflexions devant ces jardinières, ce serait bien fait pour toi. »
 janvier 1996.


Raccourci  tunnel

Ne vous inquiétez pas, ça passe, ça va passer...
(Comme toutes choses, se dit Vrabec, comme tout malaise qui ne conduise pas au décès de sa victime...)
Le tunnel semble vraiment très bas de plafond. Vrabec y engage cependant sa voiture –une Volvoën d’un modèle ancien- puisque son guide assure qu’elle passera.
(Comme toutes celles, nombreuses et de tous modèles, des habitués de ce raccourci qui l’empruntent chaque jour.)
Lorsque Vrabec s’est arrêté pour se renseigner, ce type a proposé, puisqu’il désirait lui-même se rendre à la ville de V, que Vrabec le prenne à son bord. Il serait son navigateur.
Aussitôt assis, il a commencé à ironiser sur la voiture vieille, selon lui, au point de faire douter qu’elle puisse les emporter à destination...
Vrabec lui même n’est pas certain de la fiabilité de son véhicule. Mais il a haussé les épaules et continué ; et voilà que la vieille Volvoën démontre son exceptionnelle tenue de route et sa robustesse mécanique sur les chemins cabossés et tortueux qui, succédant au tunnel conduisent à la ville de V.
Et l’autre, du coup, se tient coi. Il reconnaît par son silence qu’il ne faut pas se fier aux apparences.
Et bien content, avec ça, d’être transporté gratuitement.
février 2005


Recherche scientifique. Des chercheurs travaillent à rendre visible la signalisation du brouillard sur les routes. En effet, comment être prévenus de la présence de brouillard si le brouillard nous empêche de lire les signaux qui l’annoncent?



Quand le WORMHOUT traverse l’autoroute,
les accidents qui se produisent ne sont pas graves.
Au contraire : les automobilistes éprouvent une sorte de volupté enfantine à s’enfoncer à vive allure dans la masse moelleuse et cotonneuse du monstre qui, de son côté, dans son énormité débonnaire, absorbe les impacts sans aucun dommage.
Le Wormhout n’effectue que de courts déplacements. Après avoir traversé, il s’endort sous la pluie. Le vent qui souffle violemment par là-bas le fait légèrement osciller. Les automobiles qui s’étaient fichées dans ses replis sont progressivement relâchées et regagnent la chaussée. Pour expliquer leur retard au travail ou à la maison, les automobilistes diront : « Le Wormhout a traversé », excuse connue.
 décembre 1998














Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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