troisième série : Vrabec se promène.
Au bord de l’eau.
Vrabec est assez peu doué en général pour carper le diem. Mais, là, ce petit rayon de soleil refleté par la mare entre les roseaux ... cette bouffée de chaleur printanière en plein hiver. Il
cligne des yeux, Vrabec, il s’arrête, se laisse envahir, se laisse absorber. Ce gros humide s’évapore au soleil. Pendant quelques minutes, il s’est volatilisé dans le Grand Tout.
Mais le concierge-chasseur s’est approché. Il a prononcé poliment son nom, puis ajouté : « La réunion se tiendra quand même. On vous y attend ».
Merde. Contempler les ondes et les remous, qui aurait pu occuper sa journée entière, n’aura été possible que quelques minutes.
25janvier2004
Modeste fleur
„C‘était une espèce de camomille,
avec d‘autres herbes folles des champs“
Karel Capek.
Péniblement, à petits pas, Vrabec pousse son vélo sur le coteau, jusqu’à la fleur convoitée, banale fleur jaune, quelque matricaire sans prestige, sans presque de tige
qu‘il se penche pour cueillir tandis qu‘à grandes enjambées grimpe le jeune homme envoyé par l‘administration.
pour lui remettre un document qu‘il a réclamé.
Vrabec aurait peut-être dû attendre dans le hall qu‘on le prépare, mais ce jeune homme ne semble pas trouver anormal de le lui apporter ici. Son empressement de saute-ruisseau est une manière
de demander pardon pour le contre-temps.
Il est vrai qu‘au secrétariat, Vrabec s‘était étonné de devoir attendre pour un papier qui aurait du être prêt depuis longtemps. Il avait même exprimé son mécontentement, et fait
comprendre d‘un geste qu‘il partait se promener.
Bon, mais il faut sortir de là. Le jeune homme guide Vrabec vers la seule issue du domaine qui ne soit pas cadenassée.
Vrabec remonte sur son vélo, emportant le document indispensable et, serrée entre les pages d‘un livre, une modeste fleur.
samedi 10 février 2001
Squat
Dans la maison effondrée aux plafonds crevés, on ne pénètre que par effraction. L’herbe y pousse, et la moisissure prospère.(en particulier la fameuse mérule qui menace de contaminer
les charpentes alentour).
Gravats et litrons, chiffons fossilisés, rats desséchés et chaussons dépareillés jonchent le parquet.
Même les squatters ont abandonné les lieux.
Toute cette place inutilisée, ça le contrarie, Vrabec. Il imagine des réparations et aménagements possibles. Abandonné de tous, je serais ici tranquille, se dit-il. C’est que Vrabec, souvent,
se croit doué pour la solitude. Et l’idée d’habiter quelque part sans payer de loyer le séduit un moment. A la curiosité oiseuse succède une rêverie sordide. Mais il faudrait pouvoir descendre
de quelques degrés supplémentaires dans le désespoir pour s’enfermer ici, se ressaisit Vrabec. Et il décide aussitôt de retourner parmi les siens, non sans emporter une casserole en bon état
qui traînait encore là.
août 2001
Brinquebalés.
Le chauffeur de l'autobus conduit brutalement. « Il fait rien qu'à nous déséquilibrer », s’est plainte une dame. Aux renseignements qui lui sont demandés, il ne répond que par
demi-vérités, ou énormes mensonges par plaisir de provoquer l’inquiétude, et dans l’espoir d’amuser la galerie. Mais Vrabetz, qui toujours a besoin d'être rassuré (horaires,
destinations, numéros de la ligne et du quai dix fois doivent être confirmés pour qu'enfin il éprouve un semblant de tranquillité) n'a pas du tout envie de rire.
Plusieurs arrêts dont il entend les noms pour la première fois de sa vie viennent de se succèder.
Finalement, pour rompre avec une intolérable angoisse, il se décide à descendre à la prochaine, tant pis si c'est n'importe où, loin de la destination qu’il avait en tête autrefois,
lorsqu’il acheta son billet.
Pourvu que ce soit quelque part.
octobre 2000
Le long voyage en autocar.
D’un coup de téléphone juste avant son départ, Vrabec a annoncé son arrivée aux gens chez lesquels il va s’installer pour les vacances. Il a rassuré tout le monde en empêchant qu’on coure en
tous sens à sa recherche, mais il a aussi coupé court aux projets de sortie des uns et des autres.
Puis il est monté dans l’autocar. Des voisins prévenants l’ont aidé à s’installer confortablement. L’un d’eux s’est intéressé au livre qu’il a commencé à lire, juste assez pour qu’on comprenne
qu’il a de l’instruction. Il s’est assoupi, se sentant puissant et respecté.
Au milieu du voyage il s’éveille pour découvrir que l’autocar est immobile, garé dans un village silencieux, le chauffeur endormi. Comme si les aiguilles s’étaient mises à tourner à
l’envers.
« Déjà en vacances, bientôt à destination », songe Vrabec. Pas mal comme slogan. Il le proposera dès son arrivée à la compagnie de transport.
5 février 1999.
Vacances
Vrabec se tient à l’écart, et le propriétaire de la maison de vacances le lui reproche : « Rejoignez donc vos amis et votre famille ! »
A quoi ça ressemble, en effet, de stationner près de la haie, de longer le fossé, de regarder l’herbe pousser, de ramasser un manche de balayette, un couteau rouillé, une coquille de noix ?
En voilà une façon de s’occuper !
En voilà des vacances à la con !
4 décembre 2005
A Bloncé
Vrabec a de nombreux amis dans « l’animation socio-culturelle ». Il est reçu dans leurs locaux, convié à participer aux activités, invité aux fêtes. Vrabec s’étonne de ces attentions, de
cette sollicitude. Lui, en effet, n’anime rien du tout. Ses activités créatives, purement narcissiques et confidentielles, ne produisent rien qui pourrait intéresser le public.
Ce n’est pas pour elles qu’il est accueilli dans ces lieux et admis au comptoir à boire un coup de rouge avec les autres.
Tout au plus a-t-il l’occasion de parler de son travail à un autre écrivain, ou un musicien qui s’y intéresse quelques minutes. « Pas mal...pas mal... ».
Justement, voici Vrabec à la maison de la culture de Bloncé ; il boit un verre avec les animateurs.
Ce sont des professionnels compétents. Mais leur travail est-il bien nécessaire ici ? La ville est déjà bien assez animée par la délinquance et ses annexes : rixes dans les cafés, poursuites,
insultes et accidents de voitures. (Notez que cette réflexion révèle une totale incompréhension du rôle des animateurs...)
A l’instant, sur le parking où il a laissé son véhicule, Vrabec vient d’être le témoin d’un épisode de la « guerre des gangs », et failli se trouver pris à partie. Il a trouvé refuge ici,
échappant à une bande de gamins, des douze-quatorze ans, à qui l’âge n’inspire aucun respect.
Tout adulte face à des adolescents se sent une responsabilité d’éducateur. Mais là, quel sentiment d’impuissance ! Quel échec !
Vrabec rumine son ressentiment en buvant un verre avec ses amis. Il préfère ne pas parler de ce qu’il vient de vivre, et évoquer plutôt ses souvenirs d’enfance, ici, dans cette ville de Bloncé
qui était alors bien autre chose.... La grand’rue, les terrains vagues, les parties de foot...
Sous un soleil d’un « jaune de citrouille coupée en deux ».
15 avril 2003
La reculade
La ville d’Olomouc en Moravie a peu de charmes. Casernes, bâtiments épiscopaux et universitaires écrasants ; églises noires ; vastes places au pavé inégal, rues martelées par les tramways : un
espace conçu pour les parades militaires.
Un épisode de la rivalité entre les Hohenzollern et les Habsbourg, connu sous le nom de
reculade d’Olmutz fait qu’on rencontre le nom de cette ville dans les livres
d’histoire du XIXe siècle.
Et c’est sans doute ce qui a attiré Vrabetz ici.
Vrabec, en effet, se représente quelquefois sa vie comme une reculade, une série de tentatives, dans l’urgence et la précipitation, de retourner d’où il vient. Tel l’ange du progrès de Walter
Benjamin, fuyant un point qui se trouve devant lui.
Mais pas plus que la reculade d’Olmutz, événement historique que rien ne matérialise ne se visite, ce lieu où il voudrait retourner n’est accessible. Il n’est qu’une utopie nimbée d’une
illusion de sécurité…
Vrabec s’est consolé en découvrant les
olomoucké tvaruzky qui sont de petits fromages forts dont les Tchèques pensent qu’ils terrorisent les palais étrangers mais qu’apprécient
forcément les connaisseurs de Maroilles ou de Livarot.
De retour chez lui, il a composé une musique, un tango : « A reculon, c’est le tango d’Olmutz , qui se danse de travers, car on essaie en zig zag de retourner d’où l’on vient, on espère mettre
le pied sur le point où commence chaque journée, vers l’est par conséquent. Reculer pour mieux sauter, c’est ça le tango d’Olmutz… »
Lorsque les musiciens s’apprêtent à le jouer, ils appellent quelqu’un dans la salle. Ils ne disent pas « Monsieur avec la cravate verte » ou « Mademoiselle au fichu bleu », ils appellent cette
personne par son nom : »Paul ! à toi de danser le tango d’Olmutz ! ».
Un tango difficile à danser. On titube comme un ivrogne. C’est une épreuve que les musiciens infligent à quelqu’un qu’ils connaissent afin qu’on rie à ses dépens. Mais le public est bon enfant,
et les gens s’en sortent plutôt bien et satisfaits de leur soirée. On en voit qui arborent après la danse un sourire béat, caractéristique de ce qu’il faut appeler l’ivresse d’Olomouc.