Vrabec : sixième série

Miettes de philosophie

(Vrabec sixième série)


La connaissance.

Le professeur Vrabec dans la rue prend son pas de sénateur.
Même lorsqu’il pense se hâter, on ne cesse de le bousculer et dépasser.
Avec l’âge le voilà rattrapé par sa propre lenteur.

Vrabec s’avance dans la pièce obscure, touche les meubles un à un puis s’immobilise.
Telle est la condition de Vrabec : il reconnaît les choses, puis s’arrête, ne sachant que faire. La connaissance ne lui sert à rien. Il ne peut aller au delà de vérifier qu’il sait.
Travaillé par l’obsession de tout comprendre et de tout savoir dire, il trimballe partout avec lui des dictionnaires.

Et de gémir, à propos des jeunes :
Si je savais, moi qui suis censé savoir, ce qu’il faut qu’ils sachent  et ce qui, dans ce que je sais, mérite d’être appris par eux !
Savoir ne suffit pas. Encore faut-il croire à quelque chose.

Le professeur Vrabec ne rate pas une occasion de montrer qu’il s’intéresse à bien des domaines en dehors de sa spécialité. Il a besoin de l’admiration des étudiants et désire avant tout qu’on dise de lui : « c’est quelqu’un de bien ». Pour en augmenter la probabilité, il s’efforce même de paraître modeste et se retient souvent d’étaler sa science.
Aux jeunes gens qui se tournent vers lui, il répond : « Interrogez votre propre conscience ». Incapable en fait de formuler une directive ou un conseil, il se donne des airs de respecter la liberté d’autrui.
« Je dois entrer en moi même, et réfléchir », se dit Vrabec.

Mais souvent, se tournant vers son for intérieur, il trouve porte close, et doit alors stationner dans l’antichambre de l’intériorité,  sorte de salle d’attente où ses pensées sont aussi décousues que les revues dont d’anciens visiteurs (indélicats) ont déchiré et emporté les pages intéressantes.
 décembre 1998



Dans le couloir.

La fenêtre illuminée par la lune entre progressivement dans son champ de vision. Progressivement, mais suivant une loi qui n’est pas linéaire.
Vrabec se demande si cette loi qui règle le rythme selon lequel la fenêtre entre dans son champ de vision a quelque chose à voir avec la manière dont pourrait se dévoiler la Vérité.
Comme la surface offerte à son regard double à chaque fois qu’il avance d’un pas, il est tenté de penser que la révélation serait une affaire tout à la fois exponentielle et strictement encadrée.
Ce que son regard découvre, il le reçoit avec émotion et humilité. Une humilité de dévot rusé.
(J’ose m’avancer, je ne sais si je ne m’avance pas un peu trop, un peu trop vite, si je ne me hâte pas trop, si je ne vais pas vers une conclusion hâtive, mais j’espère, sans trop y croire, que la surface entièrement exposée constituera une révélation.)
 
Impossible pour Vrabetz de ne pas espérer, même s’il se tient prêt, par expérience et modestie,  à n’observer en fin de compte que le spectacle banal d’un lieu familier.
Il faudra accepter qu’il ne se passe rien que d’habituel, mais un vrai rayon de lumière ne le trouverait pas indifférent, ne tomberait pas sur un ingrat, qu’on se le dise là-haut.

Ainsi Vrabec tente de faire croire qu’il croit tout en ne croyant pas et voudrait abuser par sa fausse modestie le dieu en lequel il ne croit pas, au cas où ce dieu existerait ! Inversement, tout en croyant, il veut faire croire qu’il ne croit pas, afin de conserver sa réputation d’agnostique. Telle la chauve souris de LaFontaine, il se tient prêt à faire face à toutes les belettes. Accepter sans broncher qu’elle ne le fasse pas (Domine, non sum dignus) pour inciter la divinité à se révéler, quelle ruse de faux dévot ! Ces contorsions métaphysiques, cette théologie hypocrite en régression par rapport au pari pascalien sont à mettre sur le compte de la boisson.
mars 1998



«Pile, je gagne; face, tu perds».

Pour s’éviter des déconvenues, Vrabec a trouvé le truc de L’ANTICIPATION PESSIMISTE SYSTEMATIQUE : il prétend n’attendre des gens que de nouvelles manifestations de futilité, de cynisme ou de bassesse. A ce jeu intellectuellement malhonnête, il gagne à tous coups. Lorsqu’il ne savoure pas l’amère satisfaction d’avoir raison, il sait, comme tout le monde, profiter de la gentillesse des autres.
1998



Bouclier antimissile.

Chaque fois qu’il tente de construire un projet cohérent, des objections surgissent et se précipitent pour le détruire. Il  faudrait donc à Vrabetz un rempart mental qui repousserait toute objection. Une sorte de bouclier antimissile de la pensée.
On voit à quel genre de philosophie aspire Vrabec. Ce serait une attitude de l’esprit qu’on pourrait adopter en toutes circonstances : au lever du jour, ou face aux flots, au restaurant ou dans l’adversité. Un mode de pensée pince universelle ou couteau suisse.

« Et si j’essayais Dieu (de croire en Dieu) ? » se demande Vrabec sur le ton de celui qui n’a pas encore essayé toutes les sauces sur son hamburger.



Colère et flatulences.

Tourmentées par le feu, les grosses bûches de merisier chuintent et gémissent, puis craquent en lâchant abominablement des gaz.

  Vrabec veut voir et entendre dans ceci une métaphore des révoltes populaires.
« C’est vulgaire, reconnaît-il, mais ça me parle, car je suis moi-même issu du peuple ».
 mars 2005



Crise de confiance dans les médias.

Après un moment de lecture accroupie, Vrabec conclut :
"Il se pourrait que le mur des chiottes reste le dernier espace d’expression libre et de dialogue sincère."



Tentation de la signature.


Vrabec cherche une conclusion -élégante pirouette, paraphe énergique… qui dirait en substance :
« Je revendique la propriété, j’assume la responsabilité de tout ce qui précède »
Une épitaphe évoquant combien son auteur aura, mieux que ses contemporains, dominé son sujet (exister était son sujet).

Mais, tant qu’on n’est pas mort, on ne peut dire de sa vie qu’elle est un ouvrage achevé.

Vrabec, finalement continuera d’éviter les actes extrêmes et les paroles définitives.


Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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