ACTIONS & REFLEXIONS
DU PRESQUE TOUJOURS PRÉVISIBLE
VRABETZ
première série : projets et activités
Que faire?
Vrabec veut devenir coiffeur. Pour l’instant, sur la photo, il regarde un bigoudi dans les yeux. Quel vertige ! Mais il y a tellement d’autres activités possibles. Vrabec se voit en peintre,
en cycliste, en père de famille avisé, en voyageur audacieux, et même en écrivain! Et le voilà de nouveau arrêté, figé, écartelé entre toutes ces possibilités. C’est le syndrome du portillon. La
bousculade est telle, la pression si forte que personne ne peut passer. Vrabec attend qu’une mouche passant, un coup de téléphone, un rayon cosmique, une poussière, une requête de sa femme ou d’un
de ses enfants fasse pencher la balance, amorce la pente dans laquelle il va se remettre à rouler.
juin 2003
Journées d’études
« On ne s’improvise pas technicien de bassin biologique de station d’épuration ! » explique ce professionnel de l’assainissement. « Si vous arrivez un matin et que vous vous apercevez que vos
bactéries ne travaillent plus, il faut savoir réagir… »
« Eh bien moi, je l’ai fait ! » s’exclame Vrabec brusquement tiré de sa somnolence d’après cantine.
En rêve, Vrabec, en rêve !
« Ce qu’il nous faut, c’est des hommes-missions, de véritables stationautes » insiste ce professionnel, « des gens multipolyvalents ».
« Tout à fait moi », se dit Vrabec. Et il continue de rêver. Il se voit en dandy des gadoues, s’imposant aux zélus et révolutionnant la problématique de valorisation des boues de décantation.
1998
Vrabec cartographe ?
Vrabec, lorsqu’il en est prié, décrit volontiers son travail ainsi :
« Nous traçons minutieusement la carte du littoral, afin que de futurs navigateurs y trouvent le plus possible d’indications utiles. »
En réalité le relevé d’un minuscule ruisselet commencé il y a des mois et toujours inachevé constitue pour l’instant la seule trace concrète de l’entreprise. Au train où vont les choses, l’érosion
aura sensiblement modifié le paysage lorsque la carte sera publiée.
11janvier2004
Justification.
Pourquoi un agenda si on ne pense pas à le consulter? Non seulement il avait promis à plusieurs une visite le même soir, mais il oublie finalement tout le monde, et s’endort tout habillé sur un lit
inconnu.
On ne prend pas garde à sa présence dans la grande maison calme.
Il a rendez-vous avec un rêve délicat dans un sommeil de luxe. Douceurs plus douces que les réelles douceurs. Amours éphémères dans un monde où l’aube des trahisons ne s’est pas encore levée.
Respirant imperceptiblement, il prend connaissance des « choses profondes ». C’est le nom qu’il donne aux rêves. Et tandis que chacun, poursuivant ses activités, tisse ou dévide le fil des jours,
il lui semble rêver au nom de tous.
Ainsi Vrabec essaie-t-il de se définir un rôle de poete.
2 septembre 1997
La vie facile et l’art léger.
En ville, il est piéton. Donc il peut couper au plus court, et, sauf en cas de crotte de chien à contourner ou de fâcheux à éviter, chaque pas le rapproche de sa destination.
Vrabec feels comfortable. (se sent bien dans ses godasses)
Il fait de la musique dans un cercle choisi, prend la pose parisienne ou viennoise pour écrire quelques lignes sur une table de café, effectue quelques croquis en résidence d’été chez des amis.
Il se sent un tantinet créatif, et médite un projet littéraire. Il relaterait les épisodes de sa vie confortable, exposerait les diverse facettes de son bien être. Réussir un tel ouvrage lui
mériterait-il le nom d’artiste ?
1998
Polyphonie, polypraxie.
Vrabec cuisinier détaille les champignons pendant que le court-bouillon infuse et que la pâte cuit au four. Il se comparerait volontiers à un chef d’orchestre qui, après avoir fait partir les
basses, se tournerait maintenant vers les violons.
Des processus déclenchés en amont se poursuivent pendant qu’il commence autre chose, et, telles des rivières souterraines destinées à se rejoindre, conflueront en un ouvrage homogène. Sa pensée en
suit les divers courants. En se concentrant un peu, il parvient même à penser le mouvement des horloges comme quelque chose qu’il aurait, à temps, lancé sur son erre.
C’est cela être le Maître du Monde.
janvier 1999
Une matinée de Vrabec
Pendant cette matinée, Vrabec aurait pu jeter les bases d’une œuvre essentielle s’il n’avait dû :
éplucher les patates
se laver les mains,
changer de chemise.
En plus, il aura tenté, maladroitement, de se raser, et en vain, essayé de retenir l’eau dans le lavabo qui fuit, puis cherché des endroits où ranger des papiers qu’il n’a pas pu se résoudre à
jeter à la poubelle.
Puis, dans une précipitation croissante :
tiré sur des ficelles,
tendu ceci, détendu cela,
roulé les tapis,
traqué les poussières,
entrouvert les fenêtres,
ouvert complètement les fenêtres
refermé les fenêtres,
décidé finalement d’en laisser une seule ouverte,
allumé le four et éteint le four,
allumé la radio et ricané à l’écoute des informations.
En fin de matinée, Vrabec décide de s’arrêter pour penser. Il observe le petit tas d’épluchures et ses chaussures jetées dans un coin de la pièce. Voilà les traces de son existence, les Monuments
de sa Civilisation!
1999
Un projet de Vrabec.
Il rêve de fonder une association. Il en serait le président ; il s’abandonne à la douce rêverie de présider.
Ce serait un projet auquel on adhérerait facilement, quelque chose de « tendance », dans le courant, à la mode.
Pour l’instant il n’a qu’une petite idée : celle de rassembler les personnes ayant eu des incidents ou accidents de la circulation. Mais, attention, seulement celles qui sont certaines d’avoir été
dans leur droit.
01 décembre 1998
Gîte rural.
Vrabec fait aménager la ferme familiale. Personne n’y travaille plus, autant la transformer en résidence de vacances.
Il fait aplanir et rempierrer la cour. Autrefois, les charrettes et tombereaux y manœuvraient difficilement. Maintenant, les voitures des Parisiens auront « plein de place pour se garer ».
Une fois les travaux finis, Vrabec constate que les lieux de son enfance ont perdu tout caractère. Mais comme, d’un autre côté, il ne s’y sentait pas très attaché, tant pis.
Il attend maintenant qu’on lui téléphone pour louer.
Ouvriers grimpants.
Plutôt que du fastidieux déménagement des livres - rayonnages interminables, poussiéreux, grouillants d’araignées,
Vrabec va s’occuper de la taille des plantes grimpantes, lierre et glycine, chèvrefeuille et clématite, ampélopsis et vigne vierge.
On a aimé la manière dont il égalise la pâte à tarte autour du moule ; on y a vu une parenté avec cette activité.
Il travaillera en collaboration avec un jeune homme qui se charge du haut des murs. Lui évoluera en dessous. On leur prête un escabeau à moteur.
Le lierre, symbole de fidélité, travaille à la ruine du mur auquel il s’attache. Élargissant les fentes, donnant accès aux petits animaux fouisseurs, il a descellé de nombreuses pierres.
Prudence donc dans le choix des prises et des appuis.
Pas de souci, Vrabec se déplace toujours avec précaution.
Après leur avoir donné des instructions, le chef de service est parti papillonner ailleurs, les laissant seuls devant la végétation à rafraîchir. « Pourquoi tous disent-ils du mal de ce chef? »,
demande Vrabec au jeune homme qui s’active au dessus de lui. « Moi je le trouve plutôt sympathique ». Et un petit coup de sécateur.
Vrabec aime bien le travail qu’il lui a confié.
1er octobre 2001