Vrabec : cinquième série.
Episodes de la vie rêvée
« Qu’est-ce que tu attends de toi-même ?
Comment peux-tu espérer te surprendre toi même ? " Van Dorp.
Dans la maison indéfinie
C’est une maison sale, à la moquette poussiéreuse et tachée. Dans la cuvette des WC, quelqu’un a jeté un gros poisson. Etait-ce dans l’idée qu’il pourrait rejoindre les eaux souterraines ? Ou que,
pourrissant, il devait prendre le chemin des déchets ? En tous cas les WC sont bouchés.
Surprise : il faut actionner une poignée de porte pour obtenir de l’eau. Travail d’un ouvrier qui n’a pas voulu choisir entre la menuiserie et la plomberie, analyse Vrabec..
Dans cette construction incohérente encombrée d’objets hybrides (que faire d’un
livre-amplificateur ? Comment fonctionne une
caisse de verres à moteur ?), aucun geste ne peut
procéder d’une intention simple ni engendrer un résultat délimité prévisible.
Quelque part dans les étages de cette Maison indéfinie, à l’écart, se trouve une chambre dont Vrabec n’est pas sur qu’il la retrouverait du premier coup - est-ce cette porte-ci, ou plutôt celle-là
?- mais elle fut sa chambre, dans une autre vie.
Il pense que sont restés là-haut, oubliés empilés, des cahiers qu’il avait noircis de textes et de poèmes.
Dans l’idée qu’ils contiennent une riche matière, il aspire à remettre la main sur ces manuscrits comme sur un trésor.
Alors que, si ces cahiers existent, il n’y pourrait trouver que l’expression de ses propres (pauvres) fantasmes. Leur lecture ne saurait constituer une découverte ni un aliment pour sa pensée.
Qui pourrait se nourrir de sa propre substance ?
28 mars 2000
Désirêve
Dans son rêve, il était désiré par une femme jeune et belle.
„Qu‘on me désire, moi ?“ s‘étonne Vrabec à son réveil.
Mais le rêve était encombré. Murs effondrés, plaques de marbres, vêtements sales, demi-automobiles, groupes de touristes désorientés et autres objets dérivant dans l‘espace du désir…
Que faire?, s‘interroge Vrabec. Rester triste ? Continuer à regretter?
22 janvier 2000.
Ailleurs et autrefois
Une époque révolue, aux contours par conséquent bien définis , voilà un espace où le rêve se déploie avec délice. Vrabec s’imagine volontiers vivant au XVIe siècle, par exemple. Il ne s’y
voit pas dans la peau d’un de ses ancêtres, modeste paysan. A quoi bon rêver s’il faut se soucier de vraisemblance ? Il occupe, en ces temps rêvés une position sociale éminente et
confortable, évidemment.
Souvent aussi Vrabec, reprenant en amont le cours de son existence, s’imagine faisant d'autres choix à des moments qu’il sait aujourd’hui avoir été décisifs et déroule en esprit les fils de destins
différents..
Simultanément il exprime avec impatience le désir d'être déjà à la fin de la semaine, ou aux prochaines vacances, ou au terme de ce crédit dont les traites grèvent son budget.
Ne pas être ici et maintenant, se consumer entre le regret de ce qui n'est plus et le désir de ce qui n'est pas encore, on voit que Vrabetz s'y laisse facilement aller.
Il faut au contraire une grande vigilance pour se tenir en équilibre sur le bonheur de l'instant. C'est une grande victoire sur soi-même que d'y parvenir.
Un enfant a soif.
Ceci se passe dans le dortoir du zoo, qui sert aussi de salle de réunion pour le personnel. Les lieux sont inondés (crue de la rivière? tuyaux crevés ?) Toute cette eau non potable, gémit
quelqu’un, alors que ce pauvre gosse a si soif. Ça va aller, ça va aller intervient Vrabec depuis la couchette où il se tenait sans rien dire. Et il sort de son sac une gourde. L’enfant boit,
se régale d’eau fraîche et saine.
Le plus troublant, dans ce zoo, c’est que trop d’animaux herbivores ont tendance à déroger : on a vu la girafe gober un oiseau ; le rhinocéros attraper un rat ; l’éléphant passer la trompe pour
voler un hareng aux otaries.
Espérons que la journée se déroulera sans autre incident.
17 novembre 2001.
La bérézina mentale.
Corrida dans la boue, sous le regard des vieilles. Il n’y a pas de taureau ; on torée entre mecs.
L’un après l’autre, les concurrents se précipitent contre le mur. A la fois pour faire la preuve de leur indifférence à la souffrance et pour inscrire, avec tout le corps, des formes qui doivent
parler : leurs impacts, traces et éclaboussures (l’impression qu’ils auront laissée) seront décrits et commentés.
Jeu barbare et esthétisant.
Sorti indemne de cette épreuve Vrabec poursuit son voyage en aval de la rivière.
Dans un village, on lui demande de guérir un enfant frappé de mutisme. Et en effet, d’un regard il lui redonne la voix…
Vrabec ne tient plus depuis longtemps le journal de ses exploits ; aucun geste, aucune parole ne réussissent en effet à le soulager, lui, de son angoisse.
samedi 16 janvier 1999
Injonction et dérobade :
« Lis-donc, Vrabec, c’est du belge ! » Vrabec voit plutôt sur le papier qu’on lui présente des caractères chinois quasi illisibles dans leur prétentieuse calligraphie, à part le premier
où il reconnaît « catapulte ».
« A supposer que je les connusse encore eut-il fallu que je les interprétasse » s’exclame-t-il.
Cette fois, c’est par une double pirouette d’imparfaits du subjonctif qu’il échappe à l’épreuve.
octobre 2000
Marx et Engels présidents de séance.
Ils font valoir les travaux littéraires d'un tel et de tel autre, obscurs tâcherons de la plume, sans jamais parler de leurs propres travaux.
« Mais… », ne peut s’empêcher de s’exclamer Vrabec, que tant de modestie confond, « c’est en vous lisant
vous, Monsieur Marx, que je me suis formé intellectuellement ! »
Cadeau de K.Marx à Vrabec : un appareil conçu au XVIIIe siècle pour peser l’air.
Vrabec holométabole.
A force de ramper, Vrabec se sent travaillé par d’imminentes métamorphoses.
Larve prête à accoucher d’elle-même, à devenir imago.
Aussi rêve-t-il de faire une nymphose : il se ferait enfermer dans un sac de cuir, et coudre. Tel un asticot dans sa pupe, une chenille dans sa chrysalide, il dormirait afin de rassembler les
forces et les moyens d’un envol futur.
Il sortirait de là ailé et, après un moment de séchage, prendrait son essor.
Quel genre d’insecte parfait cela donnerait-il ? Joli papillon insouciant ou mouche irritante et sans-gêne ?
17 décembre 1998.