Objets, choses, machins





Héritage.
Entrer en possession! La corvée de devoir s’occuper de tout ça! Jeter. Vendre. Même les choses dont on pense qu’elles pourront encore servir vont vous encombrer l’existence et accabler de responsabilités.
Heureusement il existe Sainte Artfrugg. Elle m’est apparue une nuit, en Alsace. Cette sainte préside aux destinées des objets fragiles. Grâce à sa protection, ce vase, cet objet précieux ont pu traverser les siècles et nous parvenir intacts. A l’inverse, elle sait provoquer l’accident qui réduira opportunément en miettes tel affreux cadeau de mariage ou de départ en retraite. Sainte Artfrugg, priez pour nous. Débarrassez nous des chiens policiers en plâtre. Mais quel saint mettra fin à la carrière des horreurs en bronze et autres matériaux incassables?



« face aux verrous »

Serrures, clenches, interrupteurs et prises : on trouve autour des portes une nébuleuse d’objets prêts à servir, à fournir de l’électricité ou de l’enfermure. Gâches béantes et trous de vis nous observant. Il y a matière à rêver face aux verrous.  

janvier 2003


A la maison des minéraux de Saint Hernot (Crozon).

Le touriste égaré parmi les minéraux et fossiles  tombe devant un tableau didactique évoquant l’immensité des temps géologiques.
 Il connaît un instant de vertige métaphysique : «  tu te rends compte ? Des millions d’années !».
Un autre visiteur pourrait alors tenir ces propos condescendants:
« Rien que de très banal, Monsieur. En tout point du temps on a l’éternité derrière soi. Et imaginer que votre naissance n’ait pas été précédée d’une suite infinie d’événements vous plongerait dans un trouble métaphysique bien plus grand. »
  juillet 1996



Aussi clair que voir

  [Pelle mortier]  une succession de raclements et de flocs! mous. Les types ont commencé à gâcher.
 
 [Robinet bouteille] un crépitement qui s'accélère et s'exaspère brusquement dans l'aigu. C'est plein.

L’oreille voit très bien de quoi il s’agit.


Beauté fragile

Une structure de bois léger, évoquant la forme d'un oiseau, plane à quelques centimètres du sol.
 
Quelqu'un, qu'on ne voit pas, joue d'un instrument dont le timbre rappelle celui du hautbois. Et, en même temps que progresse la mélodie, la structure évolue aussi, et se métamorphose : objet volant magique, oiseau de légende, dragon aérien...

 Mais quelques badauds ont commencé à se rassembler, et parmi eux, de jeunes imbéciles portent la main sur l'étrange objet qui se trouve déséquilibré. On tente de s'interposer. Mais le nombre, la curiosité obtuse et le désir de nuire l'emportent. A force de la tripoter, ils mettent cette merveille en pièces.



Le coup de la bouteille collée à la table.(test d'embauche)

On vous a enfermé dans une pièce, en disant  qu'on allait venir vous examiner. Mais on a  déjà commencé,,  en catimini, à vous examiner ! Ne tombez pas dans le piège. Ne tendez pas la main vers l'objet destiné à vous décevoir et ridiculiser.


Boutonner, déboutonner.

Avez vous songé à l’admirable automatisme de vos doigts s’affairant sur chaque petit champignon successivement rencontré le long de votre plastron
telle l’ingénieuse abeille explorant systématiquement les fleurs d’un parterre,
tandis que,
le menton dégoulinant de croissant détrempé vous prenez connaissance de l’heure qu’il est à l’horloge de la cafetière électrique ?
1998



Bretelles.

Bretelles tortillées
Bretelles formant, dans le dos une nodosité.
Bretelles rebelles dont une pince lâche et manque vous fouetter.
Bretelles, je vous materai.
(Maîtriser ses bretelles est un préalable à sortir tête haute dans la rue)
  novembre 1998


Canif
Dans la forêt, il y a quinze jours, j’ai perdu mon canif.
Il a dû glisser de ma poche arrière trouée et choir sans bruit dans l’humus.
Je perds de plus en plus souvent des objets. Je m’en fiche un peu. Je ne m’attache plus à eux.
Pourtant, j’aimais bien ce « Magnum » que m’avait offert ma femme et auquel, pour mon entourage, j’étais associé.
Comme je le fus au « Pradel » qui l’avais précédé.
Comme je le serai au suivant dont mon jeune fils vient de me faire cadeau.
  octobre 1998.



Catalogue.

Pour faire des photos de catalogue, vous n'imaginez pas le temps que ça prend. Mettre un peu de bombe à cirage sur les fruits pour qu'ils paraissent mûrs, mouiller le bois pour en faire ressortir la teinte, joncher de feuilles mortes, saupoudrer de copeaux, placer une cale ici dessous, une petite béquille là derrière... Il me faut de l'ombre là dessus, Coco, change ce projecteur de place, envoie le réflecteur etc... On aura mis une bonne heure pour mettre en scène l'article vedette et règler son éclairage.

Vous vous méfierez maintenant. Vous vous direz, en voyant les feuilles de figuier qui, opportunément, encadrent le premier plan de cette vue d'un jardin, qu'elles ont été tenues là par un assistant le temps d'un déclic. Eh bien justement vous vous trompez. Elles s'y trouvaient de leur plein gré. Car le photographe est un rusé. Il peut aussi créer l'illusion du vrai avec du vrai.

03/09/99


Pommade

   A la même heure,  ils sont des milliers à presser le même tube.  Il me semble entendre les milliers de prrrttt que çà fait.  Il me semble voir les milliers  de  boudineaux  blanchâtres expulsés et recueillis sur le bout  des  doigts  réunis.  Et des milliers se penchent pour oindre leur bobo, et,  s'interrompant dans l'onction, observent leur bobo comme font toujours au cours de cette opération les malades. Pour y découvrir quoi de nouveau ?   Comme si la plaie pouvait leur fournir d'autre information qu'une sempiternelle et inutile douleur.


Poste d’observation


A la pendule-météo, qu’astique un virtuel bedeau, l’heure de ne rien foutre est déjà bien avancée. C’est une pendule terrestre qu’on ne lit bien qu’à genoux. Il faut descendre au sous-sol pour savoir s’il pleut, car à l’étage, les gouttes seraient déjà passées, de toutes façons.
Et voilà. Le poète (celui qui a écrit les lignes précédentes et descendu les escaliers) attend maintenant les yeux levés vers le soupirail  que tombe -goutte d’eau, escarbille ou poussière- l’information.
Comme celle-ci tarde à se manifester, il se chante, pour meubler l’attente, une petite chanson consacrée aux cheminées tout en ciment :

Champignons gris crevés d’évents,
Cheminées de nos grand’mères
Grevées de mamelles et musettes
Hérissées d’antennes à varices
Où pendouillent des appendices
Un vent venu de la mer
Vous aère.
Mais traversées d’un flux toxique
Vous ne profitez pas du bon air.



Recyclage de la lame brisée.

Limer n‘est pas simplement frotter aller et retour. Il ne s‘agit pas du vulgaire astiquage rugueux que peuvent se représenter les gens qui n‘ont pas appris à se servir d‘une lime. Cet outil ne sert pas eulement à scier les barreaux des prisons : il est d‘abord un outil d‘ajusteur. Alors on pousse la lime bien à plat, sur toute sa longueur, puis on la rapporte à vide (soulevée) à son point de départ, et on recommence. La main droite pousse la lime que la main gauche maintient dans le plan (inversement si vous êtes gaucher).
Le vieux couteau va se trouver ainsi réhabilité. La brisure se transforme peu à peu en un tranchant vif et régulier.
Le moignon de lame reprend vigueur et devient un nouvel outil. Je ne sais pas, moi : un burin, un poinçon, un couteau à huitres…
Rangé dans un tiroir, il servira peut-être un jour.                                  
février 2001



Rien à cirer. 

Le dos de cette brosse onirique est caréné comme un insecte –scarabée ou punaise- de chitine brune symétriquement bosselée. Mais la vision ne me dit rien de la qualité des poils. Quelle est la nature des soies de cette brosse ? Qu’est-ce qu’on peut bien astiquer avec ? Mystère.
Si tu étais un peintre, tu t’efforcerais de matérialiser cette vision. L’idée qu’il s’agit d’une brosse ne viendrait certainement à personne : on y verrait un masque, un totem, un bouclier, un écusson. Il ne serait pas nécessaire de la compléter mentalement par des soies (invisibles sur le tableau), et tu laisserais sans remords  ces questions en suspens.            
 janvier 2004.



Le retour des souliers à la poulaine.

JJ s’est acheté une paire de chaussures rouges pointues. Au départ, elle ne les voulait pas pointues ; elle craignait d’avoir les pieds serrés. Mais la vendeuse l’a convaincue d’essayer. Et voilà : elle se sent très bien dedans, « comme dans des pantoufles ». La pointe de ces souliers n’est point destinée à ce que l’orteil s’y loge pour y souffrir. Elle constitue un ornement, un « plus », comme disent les commerçants.  
mars 2003.




Un plus un égale un
(chanson pour faire les bagages)

Un petit sac dans un grand sac
Ne font pas deux sacs
Mais bien un seul sac.
-août 1995-


Une banquette de café.

Comme si une moisissure et une lèpre s’étaient disputé le tissu et que, combinant leurs expansions elles aient fini par en conquérir chacune une partie pour y installer leurs motifs, cette banquette présente des teintes jaunâtres jaspées de gris sinistres. Plomb et vomi. Bien que neuve et propre, elle est si fantastiquement laide qu’on hésite à s’asseoir.
Celui qui a choisi cet ameublement et cette décoration, le patron du bistrot désert, trône derrière son bar, impuni.              
décembre 96.




chaussures non cirées
   
   Le terne des chaussures, c'est aussi leur éternité.
    
        Car, observant cette paire noircie et veloutée par la boue qui a séché,
 on voit clairement  qu'elle est devenue piège à lumière et à sons.
    
        Les couleurs, et surtout les couleurs vives, les sons, et surtout rires, chants d'oiseaux et autres   joyeuses mélodies, au passage des godasses, se trouvent happés, absorbés, digérés.

         L'incroyable paire de trous noirs portatifs et alternatifs !
         Les vilains buvards d'ondes !

         Et qui finissent par tant contenir que les voilà devenues énormes:
des CHAUSSURES - CITERNES.




Choses fraîches et agréables montées en épingle:


Une glace à la fraise est le sujet d'un tableau
Un verre de menthe à l'eau fait un très joli badge.


Cinq observations

Sous la pluie, dans le vent pétarade une petite auto dont le pot d'échappement vient de crever.

Quelqu'un secoue la porte de la pharmacie, mais la pharmacienne fait non de la tête en montrant la pendule.

Dans le pâturage, une baignoire, on comprend pourquoi, mais une enseigne d'estaminet, qu’est-ce qu’elle fait là?

Les vaches se rassemblent pour regarder fumer la friterie (faute de locomotive).

Cette pelure d'orange pourrait faire glisser un passant. Chassons-la du pied dans le caniveau. L’eau l’emportera, l’égout la digérera.

-décembre 1987-



Course aux trésors.


 En bout de course à travers champs et bosquets, essoufflés, nous découvrons:

le prunellier et les fusains,
le moulin,
les remous du ruisseau,
les canards nageant,
et, sous les deux pommiers, deux variétés de pommes tombées:
la grosse rouge farineuse,
et la petite rose, dure, épicée, celle que nous élisons du couteau.

Il y a un petit ver dedans, mais quel parfum ! quel croquant !




Crocodiles moelleux.

Ces emballages tapissés de mousse blanche alvéolée baillant dans les poubelles promettent une morsure agréable, et on ne peut s’empêcher de les caresser en passant..
  mars 1998.


Enfilerez vous cette

culotte de sirène
 
en peau de poisson mince, collante, humide, froide ?


-mars 1995-




Démagophorèse (Projet d’installation sur le principe de l’électrophorèse).

Dans une pièce est exposée une multitude d’objets divers. Chaque visiteur est invité à en choisir un qu’il emportera en quittant la pièce. Quelque part, où il veut, dans le corridor de plusieurs dizaines de mètres qui le conduit vers la sortie, le visiteur devra abandonner l’objet, avant de quitter les lieux. La répartition des objets le long de ce corridor fera l’objet de commentaires qui clôtureront l’exposition-installation.
juin 2000



Le blanc, le jaune, et le renforcé.
Telles sont les qualités de bâche en plastique qui sont proposées aux jardiniers.
Le blanc est moins solide, mais grâce à mon beau frère, je l’ai gratuit.
Cependant, les taupes continuent leurs méfaits.
La bâche cède aux entournures.
La graine a moisi, il a tant plu.
La mâche n’a pas donné, il a fait trop sec.
Vivement la retraite et un petit jardin, que je puisse m’attaquer sérieusement à ces questions.
mai 1998


Fonds de tiroirs. 

Objets presque précieux.  Pierres semi-fines.  Colifichets quasi-souvenirs.  Dans la poussière tu mordras, dans la poussière des vieux tiroirs, happant ta part sur cette terre, et mâcheras ta part de poudre amère, la part à laquelle tu as droit.




Inévitable.
Qu’il s’agisse d’une serviette, d’une nappe, ou d’une couverture, après l’avoir étalée sur une surface, vous passerez dessus la paume ou le tranchant de la main, dans un geste de lissage, même si c’est parfaitement inutile. Au minimum, en quittant la pièce, vous laisserez traîner le bout de vos doigts dessus.

septembre 1995.






KLADIVO (pour ouvrir une noix)

Dans la grande boite à outils, j’ai retrouvé mon bon vieux marteau. Il était tout simplement à sa place dans le désordre familier, aussi mon regard n’eut pas longtemps à errer parmi les outils épars et je pus me saisir facilement de lui.
Dans ma profonde tristesse se produisit ce moment heureux, ce bref soulagement : le poids familier de mon bon vieux marteau emplissant ma main et prolongeant mon bras.
Les conditions étaient réunies pourtant pour que cet épisode de ma vie s’achève lui aussi en déroute. Imbibé de vodka, trempé de sueur, le geste mal assuré, j’aurais pu (j’aurais dû), comme d’habe, tituber dans des directions quelconques cherchant à saisir au collet des fantômes, ou, à l’aide d’instruments fictifs, -mirages de tenailles, tournevis virtuel- tenter d’écarter de mon chemin des tôles imaginaires, et de me frayer un passage dans les barbelés et grillages de mes fantasmes... Non, dans la grande boite à outils que j’habite et où le sommeil me fuit, je n’eus donc pas, cette fois,  à tourner en vain ; je localisai presque instantanément l’outil que je cherchais.
D’autant plus étonnante, cette (re)trouvaille heureuse, que j’avais décidé quelques jours auparavant qu’il était grand temps –vu mon âge- de commencer à finir ma vie. Il fallait y songer sérieusement, avais-je pensé. Chacun sait, en effet que la vie a une fin ; et il faut bien que cette fin commence quelque part ; il faut bien qu’un jour on décide : aujourd’hui sera le commencement de la fin. (Pauvre abruti, avait objecté le philosophe en moi, elle est commencée depuis le jour de ta naissance, ta fin !, et même depuis  l’instant de ta conception. Cette logique imparable ne pouvant rien changer au sentiment qu’on a de sa propre vie, elle ne pouvait pas non plus m’empêcher de ressentir l’urgence d’une décision.)
Mais ce dont le philosophe en moi n’avait pu me convaincre par le raisonnement, mon bon vieux marteau réel retrouvé sans erreur le faisait par sa simple présence. Il me convainquait  instantanément que la vie continuait et qu’il n’y avait rien à décider, ni dans un sens, ni dans un autre. 
Je l’ai soulevé au dessus de la noix convoitée. Je l’ai abattu. Mais, trop lourd le marteau et trop forte la frappe, la noix fut écrasée tant que je n’en pus tirer miette.
  juillet 2004.



L’empire de la gravité.
«  Hey, Jude, don’t carry the world upon your shoulders! »
.Nous comptons beaucoup sur l’immobilité des objets qui nous entourent. Une fois qu’on l’a accroché ou posé quelque part, l’objet doit se débrouiller tout seul. Ce qu’on lui demande, c’est de ne plus bouger, qu’on puisse le retrouver plus tard, dans quelques minutes, ou quelques années...Nous oublions facilement le croûton ou le rat crevé derrière sa malle parce que nous sommes assurés de la continuité de son existence; nous pouvons nous dispenser de penser à lui.
Certains s’appliquent à penser continuellement le monde. Comme si c’était la condition pour que les choses tiennent ensemble. Ils s’imaginent qu’elles sombreraient dans le chaos s’ils s’arrêtaient. On les dit philosophes, mais ce sont des inquiets; la folie les menace.
.
L’oeil du technicien.
Sa reflexion, commencée au sujet d’un moulin en fonctionnement se généralise, et, de la mécanique, s’étend à l’ensemble de la statique en jeu dans le bâtiment. Leviers, étirements, compressions: équilibres. On admire.
Dans la charpente énorme qui nous surplombe, il a repéré immédiatement le point faible. Tout repose en dernier ressort sur une modeste cheville soumise à des efforts trop grands et qui peut rompre d’un moment à l’autre

« You’re gonna carry that weigh »
Des habitants de la ville avaient décidé d’émigrer. On disait que, dans le pays où ils se rendaient ils ne trouveraient pas de pierre pour tailler linteaux et pas-de-portes à leurs maisons. Alors ces imbéciles en démontaient pour les emporter. Et ils chargeaient leurs bagages de ces écrasants fardeaux.

Croix - vestige.
Lorsque la charpente de l’oppressante prison fut démantelée, beaucoup s’emparèrent de fragments de l’ancien assemblage de poutrelles. L’un emporta un carcan, l’autre une « chaise » ou un cadre, un dièse ou un bécarre, une « échelle », un treillage, un « râteau », un simple madrier... C’est Jésus qui garda le meilleur morceau.

Le soulèvement des corps.
Autrefois, des phénomènes de portance se produisaient plus fréquemment. De petits objets terrestres étaient enlevés dans l’air. Un jour, nous en suivimes un qui, poussé par une brise lente, voguait vers l’horizon en prenant peu à peu de l’altitude. Nous marchions sur la plaine vaste, sous le ciel immense.


juin 1996.



Les pépins. 
Je voudrais parler des pépins, sans qu‘on pense à des ennuis ou à des parapluies, bref juste à ces petits machins qu‘on trouve dans certains fruits. La pomme n‘en contient que quelques uns, la courge beaucoup; et dans la figue on en trouve des milliers, sous forme de sable emmiellé.
Les pépins contiennent de la pectine, un mot qui rime avec comptine ; on est tenté de dire que les pépins amusent les enfants ( En réalité il s‘en fichent). La pectine permet la gélification des sirops.
Concluons donc :
Au cœur du fruit le pépin obscur
Assure la tenue des confitures


avril 2001.





Loi des deux échecs successifs
.
 La porte de verre à deux battants, vous connaissez ? Vous poussez à droite. Elle résiste. Alors vous tirez à gauche, et elle résiste aussi. Erreur classique. Il fallait ne changer qu’une chose à la fois, et, à la deuxième tentative soit tirer à droite, soit pousser à gauche.
  octobre 1996.



Mâchoires virtuelles.
(une heure sur le fauteuil du dentiste)
En guise d’amuse-gueule, picotis de gencives à la xylocaïne.
Après un interminable hors-d'œuvre de fraise, le plat de résistance consiste en une truellée de chewing gum qu’il ne faut pas avaler, mais restituer après durcissement.
Maintenant vous avez la mâchoire à la fois absente et enflée comme une courge virtuelle. Et sur l’écran de l’ordinateur du dentiste, c’est aussi votre mâchoire. Un point rouge clignotant indique où ça fait mal. La machine sait sûrement mieux que vous. Elle doit souffrir terriblement.

Par votre large sourire, vous ressemblez dent pour dent à votre futur squelette.




Mariage cézannien.

Le cône et la sphère se marièrent. Ils furent heureux et eurent beaucoup de petites poires.
  octobre 1995.



D'un autre marteau

Il s'est tu il y a longtemps,
Le joyeux tintement
du maréchal ferrant
qui, indistinctement
ferrait chevaux et gens
honnêtes ou brigands
déments ou bien pensants.
Que fait-il maintenant ?
D'un marteau silencieux
sur une enclume sourde,
il forge des mots.
Il forge des clefs pour les serrures qui nous enferment.



Son sac.
« Il remplissait son sac avec des tas de choses, des tas de trucs qui ne lui servaient jamais. Çà peut toujours servir, disait-il » Albert Marcœur

Lorsqu'il  pose sa serviette sur un bureau, automatiquement, le prof sort de sa poche une clef ou son canif.
Un jour, les élèves ont été intrigués:  «Vous fermez votre cartable à clef, Monsieur? ».
Il a dû leur expliquer que, simplement, le bouton gauche étant cassé, il lui faut un objet pointu pour en actionner la gâche.(des années que çà dure!)
Son cartable ne contient rien de précieux qu’il faudrait enfermer, ni d’urgent dont il faudrait pouvoir disposer instantanément.
Alors, il ne le fais pas réparer.

C’est comme une petite claudication à laquelle on s’est habitué, une dent creuse qu’on ne fait pas soigner.                                                          
  janvier 97.




Noms et idendités


Les choses présentes dans les rêves, aux formes non euclidiennes, aux propriétés non cartésiennes, sont les résultats de nombreuses transformations :

par dérivation, anamorphose, plongement, symétrie, basculement, pivotement, rotation, étirement, compression, teinture, décoloration,

toutes les propriétés initiales de l’objet ont été altérées. Et pourtant, il s’agit bien de lui. Son nom lui reste, incontestable. Non comme une étiquette, mais comme l’irréductible noyau de son identité.




Œuf à repriser

Pour réparer les tricots, la ravaudeuse utilise, plus pratique qu’une aiguille, une petite boule de bois percée. Cette perle lisse n’accroche pas, ne pique pas et traverse aisément les mailles de laine.  Poussant ainsi  le fil à repriser dessus-dessous, la ravaudeuse égrène ce chapelet d’un seul grain, et répète par conséquent toujours la même prière.
Nous voyageons nous aussi parmi les mailles d’un tricot, dans le réseau des jeux de mots, et je pourrais dire que nous avons maille à rester. « Maille à partir » c’est autre chose, comment  partager un sou minuscule, un atome de valeur ? Impossible de diviser une maille, il n’y a rien en dessous de cette piécette, quelqu’un restera en dette, une dette minuscule mais dont il ne pourra s’acquitter justement. Pris dans les mailles du filet, débiteur et créancier resteront liés à jamais. Leur dispute s’éternise. Elle n’a pas de solution. Le médiateur le plus habile ne peut régler leur différend.
Poussée par les doigts de la couturière, ma tête surgit au-dessus (des flots) de l’étendue de maillot, mais tout aussitôt je suis repoussé dessous. Il n’est point besoin de maillot pour naviguer dans ce tricot. J’entraîne un filin derrière moi. Elle me pousse et me tire sans ménagement, et, il n’y a pas à redire, l’ouvrage avance, ligne après ligne la suture s’étend, le tissu cicatrise. (Frais) pondu par la nuit, expulsé de la matrice, je suis cet œuf à repriser (hybride d’aiguille et d’œuf) sur lequel la ravaudeuse tend le tissu lacunaire à réparer, ou qui passe et repasse à travers les mailles du tricot selon le processus décrit plus haut.

aout 2003



oeuvre conceptuelle

  Sur un vaste panneau vertical, sont assemblés des volumes en un réseau serré.  Au moment où on la dévoile, cette oeuvre intitulée "la montagne inversée" s'auto-détruit : les cubes, sphères, cônes se détachent, se bousculent, s’entraînent dans une avalanche légère et poudreuse qui laisse la surface nue [ = qui laisse l'âme désolée ].



Paradoxe de la machine à café
              
qui a été mise à la disposition des laborieux pour leurs moments de détente mais que fréquentent surtout les désoeuvrés.
               Car ceux-ci ont tout loisir de résoudre les menus problèmes préliminaires de monnaie. Et plus de temps pour déguster la noire boisson. Et comme elle les tiendra éveillés plus longtemps, ils jouiront de davantage de loisirs encore.




Particule élémentaire.
Lorsque tous les urinoirs sont libres, lequel choisir? L’angoisse dans les toilettes publiques. Une bille qui dégringole la série de clous avant d’aller se loger dans une case au bas du tableau, afin que soit illustrée la notion de distribution aléatoire, cette bille déterminée dans son indétermination doit connaître une angoisse comparable.                                                 









Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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