Gare. Attente. Usure.
Ce qu’on peut observer depuis ce siège d’attente:
Le quadrillage du sol mille fois relu. Le souvenir des centaines de mégots qu’on a laissés choir et qu’on a écrasés .
Et, au bas de la porte en face, une zone elliptique usée dans les couches de peinture, sorte d’œil poli par le frottement des chaussures qui l’ont tenue ouverte le temps de passer les bagages.
TER/TGV
Les décideurs, installés dans le T.G.V. pianotent sur des ordinateurs portables, consultent des journaux, écoutent des conférences enregistrées. A l’horizon flamboient les lumières d’une
métropole.
Le TGV n’est pas pour nous autres.
Le T.G.V. vole d’un lieu de prise de décisions à un autre lieu de prise de décision par dessus des contrées ternes et floues, qui constituent le tissu conjonctif de la France.
C’est dans cette épaisseur grise que le TER ou le train de banlieue, ronge ses kilomètres de deuxième choix, trimballant des gens du lieu de leur sommeil à celui de leur besogne et inversement.
On est secoué. On ne peut écrire ou lire que par brèves saccades ou alors somnoler, pas dormir.
Quand le train s’arrête, on efface la buée pour tenter d’apercevoir le nom d’une gare minuscule éclairée par une seule
ampoule.
Voyageurs.
Tous pareils, mais chacun dans son coin, exposent avec indifférence les attributs du voyageur anonyme: chaussure, chaussette, bord du pantalon.
Un homme aux yeux brillants d’inquiétude jetait des regards tout autour de lui. Sans doute un étranger qui aurait voulu s’assurer que le train le menait bien à destination. mais qui n’osait parler,
de peur de ne pouvoir se faire comprendre. Je me serais efforcé de répondre à cette question muette si jamais son regard s’était adressé à moi.
Un autre, un policier sûrement, dévisageait les jeunes gens qui entraient ou sortaient de la voiture, à chaque arrêt. Il désapprouvait silencieusement leur tenue, et leur insouciance dans ce monde
préoccupant. Mais la jeunesse, çà ne dure pas. Le temps les attendait au tournant, et alors ils s’en mordraient les doigts. On voyait à son air accablé qu’il en savait quelque chose.
Tout fier de son nouvel emploi tertiaire, un jeune homme arborait dans le train matinal, la panoplie du laborieux ponctuel: les chaussures cirées, la montre brillante, l’attaché case ténébreux
contenant une calculette.
Le train que je préfère, c’est celui du mardi après midi. Comme les passagers sont clairsemés, on y a largement ses aises. Le conducteur fignole les arrêts et les démarrages de sa locomotive
silencieuse et souple. Il fait dans le progressif et le soyeux. Un chemin de fer dans un gant de velours pour ces quelques voyageurs privilégiés.
Le train nous tricote à coup d’aiguillages un paysage maillé de fossés watringues et canaux. Nous pouvons nous abandonner au plaisir enfantin d'être transportés et somnoler contre la fenêtre,
au soleil.
28 01 1997.