Déménagement.
Les cartons.
Savez-vous faire les cartons, vous qui vous apprêtez à vider une demeure pour en remplir une autre?
Le carton se présente applati. On le déplie; on lui soude la raie des fesses (bruit de déchirure du rouleau de collant qui se dévide, coup de canif ou de cutter. Ne pas oublier de replier un onglet
du ruban collant si on ne veut pas s‘énerver à retrouver l‘amorce). Retournez le carton neuf et béant. Remplissez le de diverses choses; n‘oubliez pas que, dans cette première phase du
déménagement tout doit disparaître, englouti dans les cartons, ce qu‘on a du mal à bien se représenter au début. Pour finir le carton à la juste hauteur, cherchez dans la maison des objets de
dimensions adéquates. Cette finition est le point le plus délicat. En effet, le carton que vous refermez d‘une nouvelle bande collante doit être plein et plan. Quelle satisfaction lorsque vous avez
trouvé le livre de la juste épaisseur qui vous permet de replier les quatre rabats exactement d‘équerre, sans forcer leur pli naturel ni laisser de vide. Rien n‘est plus contrariant, en revanche,
dans un déménagement, que ces remplisseurs de cartons qui ne se soucient pas de la finition, livrant des colis soit mous sur le dessus, soit débordants et bosselés. Ca ne fait rien, on le mettra au
dessus, s‘excusent-ils. Comme si on pouvait mettre tous les cartons au- dessus! Non et non. Il faut fournir à celui qui charge le camion le plus possible de pallalélépipèdes parfaits, aisément
empilables. De plus, si les cartons sont bien faits, celui qui déménage voit toutes ces possessions prendre l‘apparence d‘un lot de marchandises neuves, et c‘est important lorsqu‘on se prépare à
une nouvelle vie, dans une nouvelle demeure.
Ce n‘est qu‘à la toute fin du déménagement, lorsqu‘on embarquera les produits d‘entretien et le balai à chiottes qu‘on pourra se permettre une caisse hirsute, la toute dernière.
mai 2001
Escabeau.
Il y a deux variétés d’occupants d’appartement : ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas d’escabeau . Êtes vous de ceux qui, à un moment de leur vie, s’intallant dans un nouveau logement,
dûrent en acheter un, ou vous en êtes vous toujours tiré en empruntant celui de votre voisin ?
Pour moi, c’était à V. , où je me suis retrouvé célibataire. A l’ombre de la cathédrale se trouvait une quincaillerie. J’y ai acheté cette échelle double en dural, grâce à laquelle je pus suspendre
à mon plafond l’ampoule qui devait éclairer mes soupers solitaires et fourrer tout en haut du placard une valise momentanément inutile.
Puis je me suis lié avec des gens qui avaient des aménagements à faire chez eux. Pourquoi investir dans du matériel dont on ne se servira qu’une ou deux fois l’an ?, calculaient-ils. Je peux
t’emprunter ton escabeau ?
Certains me l’ont maltraité, mon escabeau, et rendu tout maculé de peinture, de plâtre et d’enduits.
Depuis, il a été trimballé de déménagement en déménagement, cet ustensile dont l’utilité n’a jamais diminué, dans des circonstances familiales changeantes. Que l’on s’installe en un lieu nouveau ou
qu’on décide d’en modifier les aménagements, l’escabeau va être utilisé.
Et c’est souvent par l’escabeau que j’ai fait connaissance de nouveaux voisins : « Vous n’auriez pas un escabeau ? » C’est pour changer un fusible, ranger les confitures, repeindre le
plafond, réparer la chasse d’eau (ancien système à forte dénivellation), démonter les rideaux, nettoyer les carreaux…
Mon escabeau a beaucoup servi parce que souvent je me suis installé en des lieux nouveaux. Ce n’est pas un instrument de nomade, mais de sédentaire instable.
septembre 1999
Naître quelque part, c’est mourir ailleurs.
Nouveau lieu de travail. Nouvel appartement. Nouveau quartier. Vous découvrez les lieux et vous découvrez à eux. Vivez ce moment privilégié qui consiste à être nouveau quelque part, car il ne
durera pas longtemps. Même si vous désirez vous maintenir à distance et conserver une vue d’ensemble (attitude qui confine au raidissement ; on pourrait la prendre pour de la hauteur et du mépris),
très vite, vous allez glisser dans la familiarité. De vos voisins, de vos collègues, vous apprenez chaque jours de nouveaux noms. Voilà la troisième fois que vous prenez place à la même table de
cantine. La nouveauté s’efface. Vous découvrez facilement les points d’appui, les cheminements, les routines, les rythmes qui font qu’on ne vous distinguera bientôt plus de ceux qui ont toujours
vécu ici. Vous remarquez des visages qui s’éclairent d’un sourire ; les gens sont gentils, ils s’offrent à partager des moments de leur vie.
Vous vous relâchez…
Vous êtes chez vous.
octobre 08
Projet de vie.
Rester au lit, devant la télé, à croquer des bonbons,
à écouter tomber les cellules mortes,
les peluches des vêtements qui s’usent,
les secondes,
les vieux poils,
toutes choses formant une poussière qu’on laissera s’accumuler,
car on ne fera jamais le ménage, bien entendu.
Gros feignant.
septembre 1995.
Le soupçonneux.
Le voisin d’en face, dans sa rage de conserver une vision panoptique de la rue, astique frénétiquement les carreaux de sa fenêtre. Transparence, transparence, transparence ! Ceci dès l’aube.
Mais le carreau a beau avoir atteint la limpidité du cristal, il reste toujours un doute. Et s’il s’était passé quelque chose pendant qu’il astiquait ?Aussi le voisin, n’y tenant plus ouvre
brusquement sa fenêtre, se penche à droite, se penche à gauche.
Voiture quittant son stationnement, voisine sortant sa poubelle, voiture reculant pour se loger dans l’emplacement libéré, chien déféquant, quelque chose aurait pu lui échapper de la vie trépidante
de la rue Laffranchi.
Locataires, définitivement .
« Já nejsem zdej_í, jen proji_dím »
(« Je ne suis pas d’ici, je ne fais que passer » chanson tchèque.)
Certains retournent vieillir sur les lieux de leur enfance. Surtout si elle fut pauvre et rude. Par exemple D. revient couler une retraite paisible au village qu’elle avait quitté nus
pieds.
Quant à nous, voici le énième lieu où nous parlons sans y croire de prendre racine.
A force de lieux de vacances nouveaux, nous perdons tous repères. Il n’y a aucune raison de préférer celui-ci à celui-là. Amours d’un été, amours sans lendemain.
En nous enthousiasmant pour tel village ou telle maison qu’on pourrait décider de faire notre, nous jouons à être d’ici; nous essayons d’éprouver ce que ce serait d’être d’ici et d’y revenir.
Heureux qui comme Ulysse...
Nous qui sommes en réalité de nulle part, prétendons pouvoir éprouver cette gamme d’émotions pour n’importe quel lieu auquel on trouve du cachet ou du charme.
Et tout en rêvant d’y habiter, nous passons notre chemin.
Sans une vraie nostalgie attachée à un lieu, nous sommes vides de quelque chose d’essentiel; il manque du lest à notre navire.
Le lieu idéal serait celui où nous nous trouverions occupés à regretter tous les autres - nostalgies d’enfance et jeunesse, regret des possibilités écartées de notre chemin - C’est donc
n’importe quel endroit.
Pour simplifier, nous disons qu’il y aurait trop à perdre à se fixer quelque part.
décembre 1997
Rêve de rêve.
La photo! La photo que son ami lui met sous les yeux représente exactement un lieu qu’il a rêvé!
Sur une colline semée de rochers dominant la mer, autour d’un bassin creusé dans la roche formant une piscine naturelle en forme d’étoile, une maison éclatée en plusieurs bâtiments...
Bouleversé par la coïncidence de chaque détail avec son rêve, Vrabec tourne et retourne la photo. Ce lieu d’éternelles vacances existe donc quelque part!
Bizarrement, il ne lui vient pas à l’idée de demander où. Pas un instant il ne songe qu’il tient entre les mains justement le moyen de réaliser un rêve.
Ce que Vrabec aime dans les rêves, c’est qu’ils restent impossibles.
août 1995
Locataires
C’est une vaste maison que nous partageons avec d’autres. A tous moments quelqu’un entre et s’installe, ou quelqu’un repart. On ne sait pas bien qui, mais on n’ose pas poser de questions à ces gens
qui vont et viennent. Ils doivent avoir de bonnes raisons de se trouver ici. Ils sont censés faire partie des amis, même si nous cherchons en vain à nous rappeler leurs noms,
Ne serions nous pas nous mêmes embarrassés si l’on nous interrogeait?
Nous occupons des pièces au statut indéfini, et laissons traîner nos affaires un peu partout.
Notre seule certitude - celle d’être locataires de ces lieux - si peu qu’on s’y arrête, dégénère en plusieurs inconnues.
Qui sont nos propriétaires? Devenus abstraits à force d’absence, pourquoi n’ont ils aucun souci de cette demeure dont nous avons l’usage, leur propriété?
Mais propriétaires quand même. Et nous, locataires à jamais. Situation provisoire indéfiniment renouvelée. « Par tacite reconduction ... » dit le bail.
Nous ne nous connaissons pas de voisins. Personne pour nous disputer les marges floues de notre domaine ou nous contraindre à en tracer les limites. Entrepôts, pièces, placards, des zones entières
de bâtiment où l’on ne se rend pratiquement jamais tombent ainsi à l’abandon. Dans ce genre d’endroit, il arrive que des oiseaux s’installent. Et aussi des chats. Des nichées de chats grandissent à
l’insu de tous; on les découvre trop tard, presqu’adultes, farouches, impossibles à déloger.
Tous ces espaces que l’oubli ronge comme un salpêtre, nous y pensons parfois avec un pincement au cœur. Car nous ne sommes pas certains qu’ils soient devenues totalement inutiles.
D’immenses territoires de notre être sombrent ainsi. Un oubli mêlé de mémoire, comme la terre à l’eau dans un marécage. Nos richesses - ou ce que nous appelons ainsi, car en réalité rien ne nous
appartient - se détachent de nous. Il n’est pas possible de tout contrôler conserver. Il faut apprendre et finir par admettre que ce gâchis, c’est la vie même.
décembre 1997.
Un endroit fort négligé.
C’est une maison sale, à la moquette poussiéreuse et tachée. Dans la cuvette des WC, quelqu’un a jeté un gros poisson. Etait-ce dans l’idée qu’il pourrait rejoindre les eaux profondes ? Ou
que, pourrissant, il devait prendre le chemin des déchets ? En tous cas les WC sont bouchés.
Il faut actionner une poignée de porte pour obtenir de l’eau. Travail d’un ouvrier qui n’a pas voulu choisir entre la menuiserie et la plomberie.
Dans cette construction incohérente encombrée d’objets hybrides (que faire d’un livre-amplificateur ? Comment fonctionne une caisse de verres à moteur ?), on va de surprise en déception, aucun
geste ne peut procéder d’une intention simple ni engendrer un résultat délimité prévisible.
septembre 1998
Polyphonie qui nous entoure.
(Entre notre battement de cœur et le silence des étoiles s’intercalent plusieurs épaisseurs de bruits)
Quand le frigo satisfait de sa température cesse de ronronner, le bruit des voitures passe au premier plan. S’il est tard on qu’on est dimanche, ce dernier va se raréfier par moments, et on
entendra qu’il passe au loin des trains. Que resterait-il si leurs chuintements cessaient ? Peut être le bruissement du vent.
A l’écoute de la maison vide
De minuscules bruits se révèlent à la faveur du silence total.
Fissure qui progresse par dixièmes de millimètre dans le bois du placard.
Robinet qui fuit.
Ver dans un fruit.
L’entends-tu, le temps qui s’enfuit ?
Le Dormeur émet un sifflement plaintif. Paisible respiration. Et aussi des gargouillis rimant avec ceux de la plomberie. Fabrication du caca.
Un grondement lointain paraît avoir été longuement médité par les cieux pour lui répondre. Souvenir d‘orage.
Le tic-tac du réveil provient toujours du même endroit, lui.
Dans la rue, une auto démarre, râpant le goudron, dispersant graviers et caillasses. Je suis puissante, dit-elle, je peux tout détruire.
Un oiselet, dans la gouttière, répète un „turlututu“ soyeux.
Voilà ce que j‘entends au lever du jour, les yeux grand ouverts. Les yeux ouverts me permettent d‘entendre aussi le miaulement que le chata seulement esquissé d’une grimace muette.
Un grincement signale que la voisine prépare sa maison contre la canicule, ajustant l‘entrebaillement de ses volets.
Après le dernier coup, la cloche résonne encore longtemps. Elle a du
sustain, la bougresse.
Et toujours le tchip tchip de l‘oiselet sautillant le long de la gouttière.
De ce chant obstiné nous aurons bientôt l‘explication : un petit est tombé du nid. C‘est un cri de détresse que je prenais pour un refrain plein d‘entrain.
juillet 2001
A tâtons.
Sans pantoufles, les premiers pas dans la maison endormie ne peuvent être que furtifs, pipi urgent, besoin d’un verre d’eau, simple excursion hors du lit et non installation bourgeoise
dans la matinée.
Si on ne peut les trouver d’une simple reptation des orteils, ces fameuses mules, et qu’il faille chercher à la main autour du point où on pense les avoir abandonnées la veille, alors la journée
commence mal.
6 avril 1997.
Objets de la maison.
Certains servent depuis dix, vingt ans, voire plus. Ce sont des objets usuels, vous avez affaire de les prendre en main chaque jour ou presque. L’observation de leur usure vous conduit à deux
sentiments opposés. D’un côté la nostalgie des temps où ils furent nouveau dans votre environnement. De l’autre l’agréable perspective de les remplacer par des objets neufs.
juillet 1998.
Emportés par la TRU.
Le sous-sol servait depuis des années de débarras.
Puis les égouts ont débordé, emplissant les caves jusqu’au plafond. L’infecte marée a soulevé, brassé les trucs et les machins, puis, en se retirant, abandonné tout çà en vrac, couvert de
fange.
Caisses de livres et de photos, malles de vêtements formaient une pulpe qui a commencé à fermenter.
Menace de choléra. Le service d’assainissement est venu. Ils ont chargé une benne dont la grosse mâchoire à vérins mastiquait les plus gros objets : portes de placard, chaises, sommiers. Les vitres
éclataient dans un bruit de dégringolis qui évoque la catastrophe ou l’émeute. La puanteur attisée par ce remue-ménage était terrible.
Ils ont laissé les lieux vides et nets.
Qui regrette un quelconque des objets qui se trouvaient là ? Personne. De la plupart, on ne se souvient même plus.
Cependant, déjà, une nouvelle phase d’accumulation commence, avec quelques bricoles « qu’on ne peut tout de même pas jeter ».
septembre 1998
Il faut laisser les caves au sous-sol.
En remontant avec une bouteille, j'éteins toutes les lumières. Puis, avant de claquer la porte, je dégoupille et jette une grenade oubligène. Explosion silencieuse. L'obscurité se répand. Le
vin retourne au repos.
Habiter au quatrième.
Je monte chez moi.
Marches usées montrant l’os.
Minuscules débris accumulés dans les recoins.
Souffle court.
Duvets de pigeons.
Une paire de chaussures sur le palier du troisième.
Cœur battant.
La clé (à la serrure): «Coucou! c’est moi! ».
La serrure (reconnaissant la clé): « Ha!, C’est toi! Entre donc! »
Tour de poignet.
Effacement de porte.
L’odeur de chez moi. Je suis chez moi.
septembre 1996
Sorti prendre l’air.
Le monde pourrait bien s’écrouler sous moi d’une manière cassante et inattendue, s’il ne le fait de manière molle et prévisible.
Un jour, la rambarde du balcon sur laquelle je m’appuie sans réfléchir étant rouillée jusqu’à la moelle, rompra, et je serai précipité vers le rez - de - chaussée. La terrasse de zinc cédant sous
mon poids, m’amortira jusqu’à une cave. Ce dont je me doutais sera alors révélé : des ateliers clandestins.
Les toits.
Le phare tournant jette un éblouissement par minute, et un petit reflet annexe, qui s’allume au coin du pupitre nickelé.
A côté, une grande lavure jaunasse cernée de rosâtre: cette lumière, c’est celle de la verrière de l’escalier de l’immeuble d’en - face.
Une vieille maussade se hisse de marche en marche et on entend d’ici grincer hanches et genoux.
Superposition de lueurs à travers la poussière. Au-dessus, c’est tout hérissé d’antennes de télévision.
Plus près, en venant par ici, on rencontre des toits, encore des toits. Une bouffée de fumée brusquement exhalée ne dure pas longtemps: tout de suite attrapée par le vent, secouée, effacée. Dans ce
coin, est-ce une lucarne par où le regard plonge pour pêcher une articulation de charpente - une vertèbre de maison, ou un bout de côte- ? Ou un miroir qui renverrait un détail de façade situé hors
champ ?. En effet, en deçà du trou on ne peut rien voir, puisque c’est là que nous nous tenons spectateur, et l’espace devient comme une idée derrière la tête, un trou noir d’une noirceur
différente (absence, cerveau).
De la crevasse rectiligne sont crachés quelquefois des pigeons d’un gris noirâtre.
Mais tout ce qui se déploie devant, exposé clairement au regard, et qu’on peut décrire ( ainsi qu’il vient d’être essayé) n’est pas pour autant plus riche d’information. C’est un moutonnement qui
cache des choses, un dos tendu contre la pluie. Il n’y traîne que quelques rares objets mis à rouiller pour des siècles: du fil de fer, un cadre de sommier, un pinceau durci dans son pot de
peinture.
Cet été, il arrivera peut être qu’une silhouette humaine émerge en contre-plongée parmi les poteries et les tuyaux fumistes: un couvreur change une tuile, un électricien coupe un fil.
Il fait vite, et disparaît rapidement.
Personne n’a le souci d’aménager cet espace qui retourne vite à son état normal de désert négligé.
mars 1996.
Le dernier mot
Une porte claque à l’étage inférieur. Alors, pesant de l’épaule sur ma propre porte, je la pousse au fond de son huisserie( il manquait peut - être un millimètre) produisant à mon tour un
infime craquement. Je tends l’oreille. Aucun bruit nouveau. C’était donc la conclusion de cette soirée. Moi aussi, je sais parler le langage des
portes.
février 1997
Les salissures contraires.
Du vieux plafond en réparation dégringolent des écailles de vieux badigeon, gravats et poussière de plâtre, dont on se trouve tout enfariné, minotier, boulanger.
Puis, grattant plus avant, on déclenche des coulées de suie, et on s’en tire tout ramoneur, mineur, charbonnier.
Tout ce qui tombe du ciel est béni.
Je ne dirai ni blanc, ni noir.
octobre 1998
Un petit jardin en ville.
A la rencontre du mur de briques et de celui de fibrociment, c’est là qu’on pisse. Un érable y a pris racine. Si on s’y frotte, on se salit vert.
La lumière mélangée de la lune et des lampadaires épingle une étincelle irisée à chacune des gouttelettes condensées sur le fil à linge. En me dirigeant vers ce coin je les éteins une à une.
Trous de mémoire.
Sous le noyer, avant d’entrer dans la grange, j’avais pensé à quelque chose ; ou à quelqu’un ; il me semble que c’était important. Il me semble que cette pensée pouvait déboucher sur…
mener à … aller vers… (or je suis attiré par tous les chemins qui peuvent conduire hors d’ici, non que je n’aime pas les endroits où je me trouve, mais je les aime d’autant plus que de nombreux
chemins en partent).
Maintenant me voici dans la grange, près des fagots, des bidons d’huile à plumes, des sacs d’engrais crevés…
(c’est l’image d’un endroit d’où aurait pu partir une vie différente, un lieu-moment où je ne sus pas trouver le fameux chemin, je ne sus pas décider ce qu’il fallait, j’eus une faiblesse, je
poursuivis mon chemin sans comprendre, c’était il y a longtemps, j’étais un enfant, j’étais l’enfant innocent-entièrement-responsable de ce que je suis devenu. Chaque fois que je me retrouve en un
lieu semblable, j’ai ce bref vertige)
…et je ne me souviens pas. Mon regard se tourne vers le motoculteur ; je dois me contenter de l’image de ce motoculteur ; l’idée d’un motoculteur ; ce que peut faire un motoculteur ; à quoi sert,
pourquoi a été conçu le motoculteur.
Je vais quitter cette grange, je vais retourner à la maison, rejoindre les amis, boire un verre, et passer avec une excellente soirée. Mais j’ai oublié quelque chose.
novembre 1999
Nouveau!
En visite, vous demandez la permission d‘utiliser les WC. Découvrez un petit coin peu familier. Lisez les marques et les modes d‘emploi de produits d‘entretien tous estampillés „nouveau“ avec des
points d‘exclamation et des éclairs.
avril 2001.
Ca sent le putois.
L’odeur de la fouine, qui s’était installée sous les combles de la maison en plein travaux, et qui troublait notre sommeil par son raffut sous les chevrons, cette odeur a été presqu’ éradiquée ; on
ne la retrouve que par hasard, mêlée aux puissants parfums de bois et de terre qui persistent dans certains recoins, et alors que nous voudrions penser à autre chose et flairer d’autres idées
plus à la mode.
Cette odeur hantait la pièce aujourd’hui aménagée en bureau. On y dormait à l’époque, bien moins confortablement qu’aujourd’hui : c’était un cellier traversé de courants d’air et peuplé d’araignées
; il fallait disposer son couchage pour éviter les fuites du toit ; le matin, on trouvait le feu éteint. Tous désagréments oubliés grâce à un toit neuf et au chauffage central.
Je cherche aujourd’hui avec vous, frères et amis, à distinguer le bien du mal, question dont je n’avais cure à vingt ans. J’étais alors moins délicat pour le confort et beaucoup plus tranchant sur
les problèmes éthiques. Le fumet de la fouine ne troublait pas mes certitudes idéologiques, ni la dureté de ma couchette la sérénité de mon sommeil.
Controverses incertaines de la cinquantaine. Me réservant de n’émettre une opinion prudente qu’au moment opportun, je peux rester muet des soirées entières. Puis, au moment de dormir, subodorer que
la fouine continue de passer par ici. Mais où a-t-elle bien pu transporter ses pénates ?
décembre 2000.