FRESCHES
Pommes rouges tombées dans les bouses. Champignons blancs dans l'herbe.
Sottise crottée des poules.
Tas de planches verdissantes.
Odeur de purin couvrant des hectares.
Pintades branchées, grand'mère au jardin, lapins.
Pompe à essence d'un rouge écaillé, pali par les saisons, à double bouteille.
Auto neuve, avec son tire-bouchon de fumée froide.
Car de ramassage scolaire bourré de petits vachers.
Eglise propre, enterrements.
Jets noirs de fiente, bidons de lait, laitier, épaisseur de crème dans le goulot.
Tricots rapiécés, vaisselle invariable après la traite invariable, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi, mamelles, bidons, boue, tourteaux.
Camions d'aliment, silos d'aliment, veaux.
Caprice de génisse; course bottée derrière la bête ; un écart pour ramasser une trique ( je te vais caresser les côtes
du bovin indiscipliné, non mais, des fois) ; série de coups mats.
Un polycopié dans la boite à lettre, c'est pour le panier du curé. Il y a la liste
de ceux qui ont donné ou pas du tout, ou trop peu. Citons, à la messe,
ceux qui restent dans l'erreur, et intercédons pour eux, auprès des Saints.
Précision : cette année il est inutile de fournir des canards, Monsieur le Curé en a d'avance au congélateur.
Pour assurer une situation aux filles dotées
de leur trousseau dès quinze ans, une recommandation du curé à l’évêque, de l’évêque au député,
du député à son partenaire de bridge, qui est chef de clinique.
Les fonctionnaires font la grasse matinée. L'ouvrier bénéficie de la sécurité sociale. L'infirmière prend x francs par piqûre. L'institutrice fume des cigarettes. Le
locataire ne paie pas d'impôt et n'a pas de souci. Le facteur roule gratuitement dans la voiture des PTT. Tous gens qui, ne possédant ni herbage ni troupeau ni moralité ne traient point matin
et soir et prennent du bon temps. Or, traire les lapines, plumer les poules, il y a toujours quelque chose à faire.
Au bistrot, en face l'église de brique sombre, la tenancière se tient frileuse derrière un comptoir trop grand. Les employés municipaux y
prennent leur dose de vin rouge. L'un se vante, sourire édenté, de pouvoir "encore montrer la télévision en couleurs aux femmes qui en auraient envie".
Le père Soleil est mort noyé. Avait sans doute bu un coup de trop. Entraîné par sa mobylette dans la rivière. Les gendarmes y étaient ce matin. Enterrement. Le
maire est dans le coma. Bientôt un enterrement.
Une vache meugle. La tension électrique baisse : le néon s'affaiblit jusqu'au jaune . C'est l'heure où les trayeuses électriques tètent
le réseau.
Vers les fins fonds : la nuit un boyau de route bleuissante s'enfonce dans une masse compacte de haies et de brumes. Les bêtes rassemblent leurs
mufles contre les barrières. Devant chaque ferme un gribouillis gluant de boue, on irait facilement au fossé. A moto,
respirer par courtes bouffées prudentes, capter la puanteur des porcheries en morse olfactif.
Plus de mazout. Citerne vide, la chaudière claque des dents. Le froid s' agrippe aux jambes pour vous entraîner dans son royaume. Vieille peur venue du Moyen Age :
choir sur le pavé devenu doux à la tête, le sang de l'intérieur du nez est chaud sur la langue, et on va s'endormir.
L'espoir se réduit à passer tout l'hiver sous l'édredon pendant que l'urine gèle dans le pot.
Nuages étalés en éventail depuis la source du vent. Celui-ci prend brusquement le galop. Quelques portes
de granges claquent, une onde de cliquetis parcourt les tuiles. Menace vite tombée; un sac enflé d'air s'affaisse le long du mur, et le
chat n'a pas lâché son os.
Lorsque nous pénétrons dans l'étable, c'est déjà fait : le veau est né. Il a glissé dans le purin, et ses grandes pattes visqueuses s'agitent dans une velléité de se mettre
debout. Mais à peine ses poumons ont-ils fonctionné trois fois, son destin est scellé: on se penche sur lui, on noue une
corde autour de son cou et on le traîne à l'écart de sa mère, tel le cadavre de quelque grand chien noyé. On attache court la
corde au mur. Puis on éparpille de la paille sur lui et autour de lui.
A l'épicerie, un type emplit de bouteilles vides un sac de jute. Sur la place où il a commencé à pleuvoir, une fillette s'avance sous la haute
bienveillance des façades. Elle traîne comme une encombrante carrosserie un grand cabas de plastique jaune. Puis le type aux bouteilles quitte le magasin
et part vers quelque hameau. Cloches mates des bottes, tintement assourdi sur le dos.
Au bureau de tabac, la marchande approche pesamment son
visage, depuis le fond de sa salle à manger. Elle vient de son chagrin, elle y retourne.
J'ai franchi la haie et descendu le pré étoilé de plantain.
Des truies anormalement rouges et mamelues cherchent leur pitance en roulant les épaules,
un chien minuscule aboie, et les oies déploient leurs cous en éventail de serpents.
C'est alors que la ferme libère un homme, comme une prune pourrie sous le talon son noyau.
Il tient un fusil ; je reste à bonne distance pour l'interroger.
Pour atteindre le hameau, filer tout droit vers le haut de la colline, puis traverser le plateau.
Pas de problème.
Ils l'ont, leur nappe phréatique reconstituée. Il a pissé du ciel comme ils aiment : continûment, intensément. C'est ce qu'il leur faut comme espèce de
printemps: tout le terrain transformé en bourbier, une sorte de soupe avec du gazon qui surnage. Et ils répandent partout des excréments, avec de gros engins qui
se dandinent. Sous le couvercle des nuages, dans le fouillis des haies, les oiseaux désireux de s'arracher à ce terroir suppurant, pépient à perdre le souffle.
Rarement, et seulement au crépuscule, le ciel s'ouvre: d'un côté l'horizon reste noir, de l'autre se produit une métallurgie d'or qui laisse des bavures sur la route. Alors ce
n'est pas le ciel qui parait s'éclaircir, mais le sol qui semble prendre des couleurs, comme une joue sous la gifle.
Au bout du champ apparaît une lourde travailleuse. Elle est la clef du paysage, et son habitante unique. Porteuse de seaux, elle s'approche des clapiers pleins de rats à longues oreilles dont elle
se nourrit.: cent cinquante rongeurs aux yeux roses, sur leur fumier de billes.
Le troupeau des évêques est atteint de maladie: pressez une tétine, il en sort un couinement bref, comme d'un jouet de caoutchouc. Ces mammifères n'ont aucun soin du matériel, tout le bas du
mur est râpé par leurs allées et venues.
On élève aussi des bêtes de gadoue, sorte de poissons à pattes que l'excès d'humidité abrutit. Et des poules, qui grattouillent le marécage aux nouilles, sous l'égout de la cuisine.
Une brebis bêle furieusement, comme une lampe à souder.
Les mouches sont nombreuses. Mouches non à- mais de- merde, mouches qui semblent moulées dans la merde et fonctionner, pour ce qui est du vol, grâce à une petite pompe à esprit de
merde.
L'orage menace. La porcherie devient un incendie de puanteur attisé et malmené par le vent. Comme on s'affole pour rentrer le fourrage au sec, les
tracteurs jaillissent des haies et bondissent sur la route, un monceau de foin au cul.
Panaches de peupliers, saules faisant miroiter leur fortune. Sous le ciel sourcilleux et dans l'espace terrestre mesquinement
compartimenté, un troupeau, giflé par ses mamelles, a pris le trot.
De temps un temps, le taureau dresse sa carcasse dans un ruissellement de chaînes, s'oriente vers un point de l'horizon et meugle. On dirait qu'il cherche
à reproduire un appel ancestral , de plus en plus rauque et coléreux, dans l'attente d'une réponse. Des millénaires d'asservissement on transformé ceci en
tic.
Pendant la fête, devant le café, le classique "bonhomme saoul" risée des garnements tente d'assurer sa prise sur un vélo rouillé. Passent des majorettes et une clique, puis des
tracteurs et on applaudit.
Faire rouler la porte de la remise. Il s'arc boute, puis se place en opposition. Cette porte est vraiment immense, il peine à la mettre en mouvement.
Emplir de pulpe une brouette. Comme il a le temps! Comme il sait où il va! Le balancement tranquille de la pelle occupe utilement le temps qui passe.
Porter un seau. Sa silhouette mange et restitue une à une les bandes grises et blanches du portail.
Tester la clôture. Sa main soupèse le fil et constate à plusieurs reprises l'amplitude anormale de son jeu.
En la chapelle Notre Dame des Haies, adoration de Sainte Tétine.
Bonheur du matin. C'est, pour la fille de la ferme, de brosser ses cheveux sur le pas de la porte, face au soleil levant tandis que sa mère bricole dans la cour. Un canard blanc est en
marche sur le vert, il progresse par pivotement d'une patte sur l’autre, un canard peinard qui s'engage dans le pré en pente douce. Aucun souci de
précision dans son itinéraire qui le mène, mi-piéton mi-navire, plume contre herbe, de la cour gadouilleuse au ruisseau.
Ciel léger, pluie douce. L'herbe a gonflé comme une levure. La terre est grasse dessous, et colle aux outils comme caramel aux dents.
Tout ce vert nourricier, richement répandu. Et ces aubépines fleurissant à foison , on dirait de la crème qui suinterait directement des grasses pâtures.
Sommeil d'après midi, l'oeil bien à la coque sous sa paupière, l'âme ouverte aux bruits. Les cris des gosses dans le jour vaste et libre.
La vue du crépuscule incite à aller pisser plutôt dehors. Quelques pas vers l'herbe. La gouttière lâche une perlée de gouttes. La nuit monte. L'arbre dresse une face noire
agitée de tics: le vent. Les trains de nuages recommencent pesamment à défiler.
L'hiver. Un lièvre traverse la route, grimpe le talus et, à grandes foulées, arpente la neige de la pâture.
Plus loin, deux gorets ont choisi ce moment peu propice pour faire le mur. Enfoncés jusqu'à mi-jambon dans la neige,
ils ont l'air fin. C'est un problème pour eux que de profiter de la liberté.
Mais voici mieux : un attroupement de gendarmes devant le camp des chiffonniers. "Nous au village aussi l'on a de beaux assassinats".
C'est le jour de payer le loyer.
La sonnette déclenche une chaussonnade , et le raclement d'une massive serrure. Le patron ouvre la porte. Traversée du couloir. On laisse à leur impeccable
silence les pièces-exposition, pour se serrer frileusement dans la cuisine. La patronne peut à peine se soulever de sa
chaise pour l'accueil. Elle a bien lieu de se plaindre de sa santé. Trop d'humidité. Une bonne gelée serait plus saine. La sinusite
est revenue. Il n'y a que la vue du chèque de son locataire qui puisse lui redonner des couleurs. Une
tasse de café ? Une demie suffira. Pas d’inquiétude, la casserole n'en lâchera pas plus. Un jus noirâtre,
bouilli. On n'en connaît pas d'autres, chez les vautours.
En s’éloignant de Fresches vers le sud, on pénètre dans un pays dont nul ne se soucie: herbages semés de fermes, comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs propre à désespérer tant, à
le découvrir dans son humidité, ses faibles gargouillis, la ramification de ses chemins, on est saisi par l'évidence que ce pays a existé
depuis toujours, avec tous les attributs de l'existence : couleurs, odeurs, bruissements, étendue; que rien, jamais rien n'attira l'attention sur lui, et qu'il
exista quand même.
Par une série d'affaissements la route vous conduit au village de B. Y- eut-il jamais quelqu'un dans la rue de ce village ? Qu'est-ce
qu'un habitant de B. C'est de quelle couleur? Est-ce que çà parle, et en quelle langue? Du tréfonds des basses cours, les chiens ont détecté la
présence étrangère; leurs aboiements forment bientôt chorus, et rien n'exprime mieux le refus que B. soit jamais "tiré au clair". De son côté, le
passant cherche anxieusement du regard quelque chose qui puisse constituer un motif de s'arrêter à B. Mais rien. Les maisons s’égouttent silencieusement,
distillant une volonté obstinée de rester médiocre et de n'occuper dans la conscience du monde pas plus de place qu'un vague pressentiment.
La route maintenant élève, et on va quitter ces virages encaissés entre les bourrelets de pâturages, pour accéder à un plateau d'où le
regard embrasse plus d'un coup qu'il en a jamais eu l'occasion depuis le départ. La promesse d'arriver quelque part se précise: le bourg s'étend derrière ces épaulements.
Ce quelque part, c'est Le Viellon. A partir du Viellon commence un nouveau pays , ailleurs. Quoique j'en pense aujourd'hui, et malgré
le flou du souvenir qui m'en reste - tout visiteur normal du Viellon a tendance à en oublier les traits précis- je dois
reconnaître que j'ai été impliqué dans Le Viellon. Un habitant de ce bourg trouvera cette nostalgie frelatée et verra ici un exercice de style
artificiel. Il ne peut pas comprendre comment LeViellon pouvait représenter, dans l'imagination d'un hôte du
bocage plus au nord , une sorte de frontière ouvrant vers l'inconnu, fantasme sans cesse renaissant bien que sans cesse déçu par la découverte du Viellon
réel.
F I N