En ville

Une selection de notes, anecdotes, reflexions, voire poémes (!) inspirés de la vie citadine...



EN VILLE


Fresh n’ cool.


Livraisons dans le petit matin frais
de fruits et de légumes frais
par un livreur fraîchement rasé,
fraîchement sustenté de café et de pain frais.
Le journal est rempli de nouvelles fraîches.
On supporte une petite laine.
juillet 1998




Notes matinales. Sketches of Rijsel.

Les petits hommes verts du nettoyage urbain
Les clients de l’hôtel et leurs piles de bagages.
Des hommes pressés semblent se flairer le dessus de la main. Sentent-elles si mauvais, les affaires où il trempent? On serait-ce un geste de parade? Ces gens sont entourés de menaces.
Devant chaque guichet de la poste, la queue est d’au moins dix mètres.
Les laveurs de carreaux, les rouleurs de tonneaux, les livreurs de journaux.
Poules et poussins:  des autos arrêtées clignotantes ailes ouvertes s’échappent des d’écoliers.
On klaxonne. On pète.
On attend pour traverser.
Bienfaisante chaleur. Un homme qui a dormi dans un coin de rue sentant l’urine cligne des yeux au soleil.
 septembre 1996.


Odeurs et paroles

Marcher dans la rue, les yeux presque fermés. Le plus souvent, rien n'est identifiable. C'est un brouillard  d'odeurs fades  et un brouhaha  indistinct.
Mais aujourd'hui, perceptions nettes, c'est jour de senteurs et de paroles :


Pomme verte, céleri 
raclement d'un balai brosse
"même ses pantalons, elle les fait elle-même"
Parfum trop musqué, virant au désagréable
"j'adore Lelouch"  "j'aime pas Lelouch"
Parfum sucré (une qui cherche à vous appâter par le douceâtre)
"il faut vivre un jour à la fois"
Friture, solvants (acétone, white spirit)
"tu n'as pas peur que ça fasse trop ?"
Cuir neuf, vieille chaussure, colle, abrasifs
"six cents millions en un an !"
Gâteau (noix de coco), goudron
"tu sais ce que j'ai mangé chez Didier ?"
Gaz d'échappement, égout
"il dévalorise toute l'équipe"
Amplis chauds, pâtisserie
"après, tu fais ta demande, tu vois?"
Abrasifs, soudure, métal chaud, ciment frais
"mais, je l'ai envoyé, votre chèque !"
Café torréfié, fromage brûlé
"bonjour Monsieur"
  avril 1995 -


Plaisir de la rue

La musique que diffuse un magasin correspond au rythme des passants qui marchent, des enfants qui sautillent autour du marchand de glaces, et s’accorde à la presque-danse des jeunes femmes qui s’éloignent, belles et désirables.
Cette musique, en effet, incite à la contemplation; elle évoque le voyage; elle commande de se faire tout petit, léger, et de s’abandonner à l’écoulement heureux des heures et des jours. Un cinéaste pourrait la faire jouer en contrepoint de ses images afin qu’elles disent: « c’est la vie qui va, simple et tranquille... ».
Et un piéton, alors, ne sait plus ce qui l’emporte de la beauté des choses ou du sentiment de se trouver perdu parmi elles. Pour dissimuler son trouble, il affecte de s’intéresser à la première vitrine venue.
1995



Vitrines et vidéo.

Il est ennuyeux, lorsqu’on se promène en ville, d’être si souvent confronté à sa propre image reflétée dans les vitrines. Quelquefois on se découvre sous des angles inhabituels, car on est espionné par une caméra vidéo. On se voit qui se regarde en train de s’observer soi même regardant sa propre image occupée à contempler son propre reflet... Et cela pour constater: «des ans l’irréparable outrage».
juillet 1995


Le chiffonnier et le bourgeois qui passe.


Le carton sorti du tas d’ordures refuse de s’ouvrir, signe qu’il contient quelque chose d’intéressant, aussi ce misérable s’y acharne-t-il.
Un badaud a songé à lui tendre un canif secourable.
Mais se ravise et passe son chemin:
L’autre pourrait s’enfuir avec le couteau, ou s’en servir pour le menacer et le dépouiller.
 août 1996.





Manuel de conversation.

-Bonjour Madame, que puis-je pour votre service?
-Je désirerais un renseignement: est-ce que vous faites la réparation de parapluie?
-En effet: la réparation de parapluie est un de nos spécialités.
(Le petit chien, dans les bras de la cliente: « Arf »).
-Tais- toi, Youki, reste tranquille! Et çà irait chercher dans les combien, je veux dire, pour changer une baleine?
-Eh bien, cela dépend Madame. C’est un grand parapluie? Pour une baleine, à partir de quarante neuf francs. Je dis bien: ‘à partir’, car cela dépend de la taille.
(A une autre cliente qui lui présente une semelle)
-Il faudrait changer le -comment dirai-je?- le petit cuir, là, car il est - comment dirai-je?- décollé.
Un petit comandirège placé ici, un petit comandirège collé là, les trous de la conversation sont bouchés, et les chaussures réparées.
28/4/98



Tuer la poule aux œufs d’or ?

Quelqu’un racontait qu'enfant il fixait pendant des heures la banalité de sa rue, dans la certitude qu'un jour, sous l'intensité de son regard, elle s'effacerait pour laisser apparaître une autre réalité, sublime celle-là.
 Dans sa rue habituelle, retour du marché, Vrabec décide, à l'inverse de cet enfant, que tout est ici donné, sous ses yeux. Qu'il ne faut pas songer qu'une joie plus grande pourrait nous attendre au delà. Que ce désir d’une révélation ne peut créer que de la souffrance. Ce désir est celui de l’illuminé qui, pour découvrir des signes dans les entrailles de sa victime, la sacrifie et l’éventre.
4 janvier 2001. 



Vagues connaissances décidant de s’éviter.

En même temps que nous nous sommes repérés l’un l’autre dans la rue, chacun de nous a évalué instantanément trajectoires et vitesses : pour que nous puissions nous aborder et échanger quelques mots, il faudrait soit qu’elle accélère son pas déjà vif, soit que je ralentisse le mien plutôt modéré. Tout aussi instantanément, nous avons décidé de ne rien changer
afin que je disparaisse derrière ma porte
avant qu’elle n’arrive à ma hauteur
et que nous n’ayons point à nous saluer…
janvier 1999



Regarder sans être vu.

Mon regard sur autrui reste le plus souvent sans contrepartie. On peut dire ça lorsqu’on n’a qu’à s’avancer jusqu’à sa fenêtre pour voir passer, dans la rue en dessous, les gens.
J’observe le manège du mendiant qui cherche à rassembler la somme nécessaire à se procurer sa dose de stupéfiant. Il sert à l’un -qui le laisse planté là- puis à l’autre -qui ne ralentit même pas son allure- la vieille rengaine de l’association de lutte contre le SIDA qui aurait besoin de votre obole. Il multiplie démarches, marches et contremarches, dans l’espoir de harponner une âme naïve et charitable. Ou quelqu’un qui, sans croire un mot de ces beaux discours, lâchera une pièce pour avoir la paix (« Cours t’acheter ta dose! »).
Si je n’ai pas l’intention d’aider cet homme à satisfaire son besoin inavouable, je peux au moins éteindre mes pensées méprisantes, et jeter sur lui un regard neutre, dénué de jugement. Accepter son existence, reconnaître qu’elle ne me gêne en rien, et même éprouver une pointe de compassion, avant de retourner vers l’intérieur de ma maison.
 avril 1998





Samedi soir

Pour courir vers le centre ville, une gamine a mis un pantalon neuf de couleur vive et sa copine se dandine sur d’épaisses semelles à la mode. Elles espèrent quoi?
 C’est le samedi soir des fous et des allumés.
D’autres, plastronnant dans la rue, se croient d’humeur joyeuse et cherchent à imposer, à force de gesticulations et vociférations une certaine idée de la fête, idée très vague d’une ambiance où leur médiocrité s’oublierait. Ils mettent au centre du monde, au centre du  tourbillon des prospectus et des invitations à la danse, leurs personnalités.
Tandis qu’une vieille dame invitée au restaurant par ses enfants s’assoupit près de l’assiette richement garnie qu’elle a à peine entamée. Les enfants pensaient ainsi lui faire plaisir. Elle non plus n’avait pas d’autre idée de sortie que le restaurant. Et les enfants regardent leur maman qui s’endort et songent à l’addition élevée.
Un coup de froid nous a surpris dans la soirée qu’on attendait estivale. Nombreux sont les mendiants. Certains finissent un litron de blanc dans le métro. Dans une ébriété qui n’est pas due qu’à l’alcool, un mec profère des jurons jusqu’à l’extinction de voix, incarnant l’esprit de ce samedi soir - la quête frénétique et sans résultat de la jouissance -
Tous vont vers la déception. Car il faudra bien, à un moment ou à un autre, rentrer chez soi, et ils se retrouveront en bas de l’escalier mécanique, près du distributeur de tickets.
juin 1998



Répétition

Dans le métro, arrivées successives de personnages -comme au théâtre- qui se disposent le long du quai -comme sur une scène.
Regardent devant eux, ou se dévisagent furtivement, croisent les bras, mais c’est tout.
Silence. Arrivée de la rame. On monte. Départ.
La scène est répétée une centaine de fois par jour, mais n’avance pas.
février 1998



Dans le métro.

L’un a son chat sur les genoux, et le caresse. L’autre, c’est son enfant. Un troisième se blottit avec affectation contre sa bien aimée. Trois nids douillets emportés par le flot anonyme et glacé.
Flûte? Queue de billard? Canne à pêche? Flingue? On ne peut deviner ce que celui-ci transporte dans un long étui noir et c’est agaçant.
3 mars 1996.



Samedi soir (bis).

Dans la rue des désirs mal exprimés, mal gérés.
Une jeune fille rentre toute seule chez elle. Ils l’ont laissé partir seule après le restaurant. Elle a fini son dessert, elle est partie. Ils l’ont laissé partir seule, on ne sait pas pourquoi. Il y a tant de solitude, tant de douleur. Tout ce gâchis : cette jeune fille dans sa petite rue déserte, qui rentre à pied, seule, chez elle. On se dit : elle va vers son destin, ce soir, elle vit un petit morceau de son destin. Chacun va vers son destin. Mais là, ce n’est rien du tout que cette fin de soirée pour elle. Peut on dire que cela devait faire partie de son destin que se retrouver dans sa petite rue déserte, à fourrager dans son petit sac, à la recherche de sa clé ? Sans doute aurait elle aimé que quelqu’un la raccompagne ; dans sa bande de copains quelqu’un dont elle aurait aimé qu’il le lui propose. Mais personne ne s’est proposé. Les gens sont distraits, ils ne font pas attention aux autres, ils bavardent. Personne non plus n’a dit ne t’en vas pas déjà. Elle est pourtant bien jolie. On ne comprend pas pourquoi personne n’a eu envie de la raccompagner ou de la retenir. C’est du gâchis. Non, on ne peut pas parler de destin, car il n’y a aucune raison pour que ça se soit passé ainsi plutôt qu’autrement. Et cette situation pourrait facilement changer. Quelqu’un peut arriver en courant, ou d’ici quelques minutes venir sonner à sa porte. Mais c’est peut être cela le destin : quelque chose qui arrive sans raison particulière, mais qui est arrivé. C’est arrivé ; elle est là qui cherche sa clé. Elle va rentrer chez elle. Elle n’éprouve sans doute aucune tristesse, d’ailleurs. Elle trouve normal de rentrer seule chez elle ce soir. Si on le lui demandait ça m’étonnerait qu’elle parle de destin. Elle dirait plutôt qu’elle se sent fatiguée, qu’elle n’aime pas veiller, qu’elle doit se lever tôt…
Destin, solitude, douleur, ce sont des mots que le poète aime bien employer pour décrire l’atmosphère de ce samedi soir, et en particulier à cause du contraste entre la chaude ambiance des cafés du centre ville et, entendus dans une petite rue retirée, les pas solitaires d’une jeune fille qui rentre chez elle.
Ce soir là, je croisais une autre jeune fille dans un style tout différent. Elle était en sueur d’avoir couru avec son chien, un Doberman. Le chien avait chaud lui aussi. Je hais les Dobermans qui sont des chiens que les gens achètent et dressent parce qu’ils sont riches et qu’ils ont peur qu’on vole leurs affaires. Donc cette jeune fille aussi rentrait chez elle seule, ou plus exactement en compagnie de son chien, ce qui revient au même, car lorsqu’on se choisit un tel chien pour compagnon c’est qu’on aime rester seule. 
mardi 9 novembre 1999.



Coup de vent.

Les drapeaux claquent.
Volent les vieux papiers et les dernières illusions qu’on aurait pu passer une bonne soirée. Les gens sont dépeignés. Rentrez vite chez vous, les jeunes !
Quant à moi j’ai ouvert ma fenêtre pour humer cet air nouveau. Mais j’ignore de quel côté viendra la paix de l’âme.
février 1997



Ce soir il y a un match à la télé.

Le pizzeur de livras casqué de rouge, sur son vélomoteur rouge augmenté d’un coffre rouge isotherme,
fonce vers ses clients.
Il zigzague avec adresse dans la foule, pétant au nez des importuns, évitant les projectiles  - canettes de bière, sandwiches jugés immangeables - que les supporters britanniques ivres lancent ce soir dans la rue.
Il est presque à destination lorsque, au carrefour, un virage trop serré, c’est la chute.
La margherita, la regina et la napolitaine sans anchois se sont éparpillées sur la chaussée.
Grâce à son freinage ABS, la puissante BMW s’est immobilisée à temps.
L’automobiliste s’irrite fort du contretemps, mais doit s’inquiéter de l’état du pizzeur de livras. Un passant s’est agenouillé à ses côtés. Il a son brevet de secouriste. Il constate que rien n’est cassé. On en est quitte pour une grosse peur.
Les livras seront remboursées; l’assurance va marcher.
Finalement les clients seront pizzés, mais seulement à la deuxième mi - temps.
29 juin 1998





 Un chien peut ne pas regarder un évêque

Au restaurant, le patron n’accepte pas les cartes de crédit. Vrabec se porte volontaire pour faire un saut jusqu’à la billetterie du coin, ça lui fera prendre l’air.
Des motards, manches retroussées, ceinturons brinquebalants, bides en avant et canettes à la main occupent la rue. Exposer leurs grosses motos dans la rue afin de provoquer l’admiration des passants, et attendre à côté en buvant de la bière, voilà à quoi ils passent leur samedi soir. Vrabec pense décevoir leur attente en n’accordant pas un seul regard à toute leur quincaillerie. Hélas, cette manière de boycotter la vanité -par omission- passe inaperçue.
septembre 1998



Bankomat

Sur un papier mouillé et d’une écriture minuscule, j’ai noté la conversation entendue près du distributeur de billets.
Pourquoi minuscule, l’écriture, et pourquoi sur un support précaire ?En prenant le risque de ne pas pouvoir se relire, le poète désirerait-il devenir étranger à sa propre pensée ?
(On s’en fiche un peu ! Qu’il raconte ton histoire !)
La voici :
L’un des protagonistes était pressé de partir. «Nous avons tiré assez d’argent, dit-il, il est tard, j’ai faim. » Mais l’autre avait l’intuition que le distributeur, détraqué, allait se mettre à cracher des billets en quantité. « Attendons encore un peu. Ça peut arriver d’une minute à l’autre. »
 janvier 1999


« Qu’entends-tu, l’Éveillé? »

Les sons qui s’élèvent dans la cité. Rugissements de moteurs, grincements de trains, clameurs des départs, des arrivées, des fuites, des retours. La sirène des pompiers traverse obliquement la ville, tranchant dans le vif des pensées erratiques des allongés.
Ces cris ne sont provoqués par aucune émotion. Ni signal, ni appel, ils ne s’adressent à personne. Celui qui les écoute en conçoit forcément de la mélancolie.                                                                         
   février 1997

.

Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés