De l'eau



 


 

 

 


Habiter devant la mer.

 

 

A l'aube, une onde lisse et molle parcourt la baie de l'azur au rose, meurt sur le sable avec un chuintement.

 Sous la lumière qui grandit, cet azur vire à l'argent, ce rose, à l'or.

 Très vite, cependant, la sérénité est troublée par l'arrivée des premiers chiens que leurs maîtres lâchent faire leurs besoins sur la plage.

                                                                                                                         -juillet 1992-


 









Instant romantique.

     

      Après dîner, on descend en familles jusqu'à la plage. La mer monte à l'assaut de la digue en cette période de grandes marées. On observe, comme d'un animal en cage, ses grands coups de gueule et de griffes. Quelques paroles inspirées par la puissance des éléments et la petitesse de l'homme sont prononcées,   mais  on n'entend pas bien, à cause du fracas du vent et du ressac.

 

 

 

 


 


Emplacement de la maison par rapport aux cours d'eau.


Soit on habite près d'une rivière.


Sans cesse elle est présente, et on n'y songe plus.


Soit non loin d'une rivière.


On se rend facilement au bord de l'eau.


Soit loin de toute rivière, dans un pays sans rivière.


Et les rêves sont irrigués par les eaux souterraines.


Il n'y a donc que trois possibilités, question rivière.

 

aout 1999






L’eau de l’Aa.


     Entre un quai bosselé de gros pavés et une berge de boue sillonnée d’empreintes de vélos, l’eau de l’Aa, jaune et lisse, semble ne pas bouger. C’est qu’elle se déplace d’un bloc, sans frémir, sous une peau impassible.

     Les pêcheurs, d’une patience granitique, ont quelquefois un geste. Reculant prudemment leurs longues gaules noires, ils tirent un petit poisson.

    Cette eau est donc vivante.

    D’ailleurs, autour des piles du pont de chemin de fer, quelques discrètes fossettes signalent un remous.                                                

   décembre 1996

 

 






La Gloïre (*)

    Ce ruisseau tient de l’égout, par la teinte douteuse de ses eaux, et du torrent, par la rapidité de son cours.

 

    Le long des berges, des poissonniers ont disposé leurs étalages. On y trouve de grosses bêtes peu appétissantes, du minuscule fretin, et jusqu'à des tortues terrestres, ouvertes par le milieu (le lien qui les rattache à la poissonnerie parait pour le moins ténu).


     La situation de la pêche semble critique, les ressources, à la limite de l'épuisement, et ces gens-là  font ce qu'ils peuvent pour rester en activité, pense le visiteur.


     Passant par hasard dans cette contrée, il a arrêté sa voiture au carrefour et fait quelques pas sous la pluie, dans l'herbe.

 Résultat : ses chaussures de ville et le bas de son pantalon  trempés.

* (Cf. «l'arrache-coeur» de Boris Vian)

 

 

 




Belle rivière

   Deux techniciens s'affairent. Ils ont restauré les digues et l'ancien bief pour faire du chemin qui le longe une agréable promenade.

   Une eau abondante et pure, puissante et fraîche honore le village de sa visite. Elle lui dispense son utilité: autrefois force motrice et irrigation, aujourd'hui charme touristique.

   Elle emporte et dilue bien vite les souillures que les travaux des deux ouvriers entraînent par moments.

 

 



Mineralka


Pourquoi acheter cher, en bouteille, l'eau prestigieuse que nous voulons boire ?

   La rivière, à deux pas, en roule dans ses flots autant qu'on voudra.

 

   Mais le geste de puiser à plein seau dans l'abondance anéantitrait ce qui fait l'efficace d'une eau minérale :

 

décapsulage par le garçon de café (en tablier blanc)                      

écoulement dans le verre

élévation du verre jusqu'aux lèvres

absorption d'une gorgée, yeux mi-clos, et d'un air -très exactement-  pénétré


Plus que les ions calcium ou fluor, c'est ce rituel qui guérit.

 

 

 

 


 

 

 

d

 

Écoulements et fuites.


(Où l’on regarde ruisseler les eaux des vieilles pluies)

  On se plaint encore de l’excessive humidité et même, ici et là, d’inondations.


  

   Pourtant la démonstration est faite que dans un futur proche, tous les cours d’eau vont tarir. En même temps qu’eux, c’est le cours de nos plaintes et gémissements qui devra prendre fin. Et alors qu’allons nous faire ? Comment allons nous occuper nos journées ?


 novembre 2000

 



 

 

Fonte des  neiges


(Nous sommes allés plus haut dans la montagne, pour trouver la neige. Elle n‘était  pas assez épaisse pour skier).

Ruissellement des eaux printaniales et glacières.

Une averse mixte –de gouttes et de glaçons- dégringole des sapins exposés au soleil.

A la pointe de chaque aiguille se forme une perle aussitôt remplacée. Dissolution des cristaux. La gadoue tièdit. La mousse spongieuse chuinte.

              En tant que parent, on éprouve de la satisfaction à voir les gosses s‘intéresser à la neige, courir un peu, se lancer des boules et pousser quelques cris. Pendant près d‘une heure ils auront fait autre chose que des jeux video.                                                                         

 février 2001

 

 

 

 



 

 

 


La nuit la pluie.

 

 

Rayée, hachurée, pointillée, grêlée, striée menu. OBLIQUES

brouillée par d’innombrables sources lumineuses et leurs innombrables reflets. 

Vision percussion. Halos, poussière, embruns.

Pulsations, girations, expansions, rétractions. RADIALES

Déclin progressif d’un œil qui brusquement s’alluma. Et l’inverse.

Tels sont les jeux joués par les feux, phares et fanaux.

 

Traînées sillages. Sciure et mitraille, crépitement. HORIZONTALES

(Passages des automobiles)

 

    Un vrai artiste resterait à sa fenêtre pour la contempler pendant des heures,

quitte à prendre froid. Sans la nommer (sans prononcer le mot « nuit »),

il composerait ensuite une œuvre.

     Un vrai artiste ne se contenterait pas de quelques regards méfiants.

     Un vrai artiste ne céderait pas à la facilité des images humides et floues.

     Il prendrait la mesure du grain de la pluie et noterait précisément

le contour de chaque flaque.

 

La somme de petits événements indépendants et erratiques formerait un tout

harmonieux ? Ou serait-ce au contraire le chaos qui résulterait

de l’accumulation de  petits faits ayant chacun leur propre régularité ?


         Ces visions alternatives de la nuit correspondent à des conceptions
du monde entre lesquelles il ne cesse de balancer
.

 

 février 2000.




Eau de pluie


   La pluie a formé de nombreuses flaques dans la rue devant la maison.


   Puis les allées et venues, éclaboussures et pataugis des véhicules et des gens ont tout mélangé. Partout de la boue. Sauf là-bas, près du mur une flaque que les pas et les roues ont épargnée et dont l’eau reste claire. Miracle !


   Je l’ai repérée et réservée mentalement à mon usage personnel. J’irai y rincer les semelles de mes souliers. C’est ce qu’on fait lorsqu’on a marché dans la crotte, non ?


   Qu’est-ce que vous alliez croire ? Qu’on s’intéresserait à cette eau autrement que pour la souiller ? Vous seriez bien naïf de penser qu’une eau transparente ne peut être convoitée que par des soifs nobles et pures.

mars 2006

 


 

 


Piscine.

 


C’est par la plante des pieds nus que se goûte l’été brûlant. Je m’approche du bord de l’eau légère et transparente. Des ombres bleues palpitent sur le fond éblouissant.

Les enfants jouent ailleurs, fourmis dans l’entonnoir du fourmilion.

Au cœur de l’après - midi, l’heure immensément vacante va s’élargissant dans les heures, onde circulaire au milieu d’ondes circulaires.


Je ne plonge pas tout de suite. J’attends qu’on soit plusieurs.


On dirait qu’on serait des mammifères d’eau. Par exemple des dugongs, dont le nom évoque les oscillations progressivement amorties d’une masse paresseuse trouvant son équilibre dans un bain tiède. Ou alors des éléphants de mer, pour jouer à s’affronter de la bedaine en mugissant.

Nous, les vieux mâles, avons une meilleure flottaison que le fretin plus menu, car notre volume nous donne de la stabilité.

Et lorsque nous nous ébrouons, nous déplaçons des masses d’eau importantes, et c’est un spectacle pour les gosses.

Août  1997(la Bourgatie)

 


 

 

Centrifuges et centripètes



La course poursuite autour de la baignade nous aura permis de distinguer deux catégories d’enfants : pour dégager le passage au moment où un coureur arrive sur lui, l’enfant-oiseau s’écarte de l’eau, tandis que l’enfant-reptile (ou enfant-crapaud) se laisse choir, ou se jette, dans l’élèment liquide.

20 avril 2003

 

 


La planche.

   Sans un geste, sans la moindre contraction du plus petit muscle, le baigneur s’abandonne à la poussée d’Archimède. Juste le nez dehors, les yeux clos, les oreilles emplies d’un bruit blanc. Volonté éteinte, personnalité dissoute.

   La brise, la houle, le courant combinent leurs effets pour déterminer sa position dans l’eau et le cours de sa dérive.

   Un moment de parfait bonheur.

18 juillet 1996.

 

 

 


 

 

L'heure du café.

 

   C'est quand il va aux lavabos chercher de l'eau pour mettre le café en route que le bureaucrate fonctionnaire prend conscience de la sécheresse de son univers de paperasses et d'informatique.


    Une fois la colonne du percolateur remplie, il verse le trop plein du broc dans la plante verte du coin-café.


    Elle en a de la chance, celle-là ! Tous les jours son petit bain de pieds.


    En d'autres emplacements dans le bureau, des plantes ont parfois été installées.


    Toutes sont mortes de soif.


Loin de la machine à café une plante verte au bureau n'a aucune chance de survie.

 

Juin 1999.

 


 

 

 

 

 

Tâche prescrite.


  Il n'y aurait pas assez de l'eau du ciel pour balayer le trottoir de ses gravats, à en croire cet ouvrier du bâtiment qui, sous la pluie battante, malgré la gêne qu'elle lui procure et bien qu'elle ferait le travail à sa place, continue de manoeuvrer son jet d'eau.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Le petit jardin près de la mer

(eau douce / eau salée)


Il y a un robinet. Un robinet qui ferme mal, un robinet qui, par conséquent coule continûment, un robinet mal revissé à l’entrée du jardinet. Pour pénétrer dans ce jardinet, il faut pousser une petite barrière, et le robinet se trouve là, juste à l’entrée.

 C’est ce robinet qu’il faut manoeuvrer pour emplir les arrosoirs.

Tu aideras la jeune fille à les transporter.

Ce robinet alimente aussi –continûment, puisque nul ne parvient jamais à le fermer tout à fait - un abreuvoir.

Quels animaux s’y désaltèrent ?

L’abreuvoir sert aussi de lavoir. L’eau très claire et très froide « coupe les mains » de la lavandière à la première immersion. Elle les tient un moment serrées entre les genoux, dans son tablier, en faisant la grimace. Ensuite ça va.

Puis l’eau qui a rincé le linge se répand, pour les irriguer, dans les cultures qui s’étendent en contrebas du petit jardin. (Vois comme, dans cet écoulement qu’on ne peut arrêter, tout s’enchaîne et rien ne se perd).

J’ai descendu le petit sentier et poussé la barrière et je me tiens près du robinet, prêt à aider la jeune fille qui, après la corvée de linge doit arroser le jardinet. J’ouvrirai grand et l’on entendra tinter l’eau contre la tôle (roulement de tambour, commencement du travail). Quand l’arrosoir sera plein, je refermerai le robinet ; le robinet aux joints usés, au pas de vis très fatigué, continuera de couler, mais moins, et j’attendrai le retour de la jeune fille avec son arrosoir.

La mer, non loin gronde et fume. On entend chuinter les milliards de petites bulles qui s’éteignent dans le sable au fur et à mesure que la vague se retire.

La mer borde les rêves ; elle limite l’espace où se déroulent les rêves, et cela correspond à l’expérience que nous avons de l’espace réel dans lequel si l’on se met en route, on finit toujours par tomber sur la mer, terme de presque tous les voyages.

Il est vrai qu’on peut voyager longtemps à l’intérieur du continent de la douleur et méconnaissance de soi. Mais on finit par s’arrêter devant la mer, et, là, on regarde et l’on écoute. Comme on ne peut aller plus loin, c’est l’esprit qui doit prendre son essor vers l’horizon. Le rêve s’ouvre alors sur un rêve plus vaste. Respiration, contemplation. Cela ressemble à une réconciliation avec soi-même. Le philosophe dirait que c’est le moment où « l’être mortel admet sa finitude ».

 

octobre 2006


 

 

 

Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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