De la musique



voir / entendre


 Dans l'espace où les hommes se bousculent :

     la télévision, pour fasciner, par l'horreur ou l’obscénité
       la camera, pour surveiller et punir,
        le collimateur, pour sélectionner et détruire,
 

   A ce monde du regard, on est tenté d'opposer celui où se déploie le chant,

labyrinthe dont chaque musique approfondit les ramifications et repousse les limites,
 
espace sans dimension qu’ aucun pouvoir ne peut contrôler.




A Krumlau


A Cesky Krumlov il pleuvait. Des musiciens réfugiés sous un porche d’hôtel soufflaient dans leurs cuivres, et nous passâmes, en attendant que cesse l’averse, un moment délicieux. Il avait suffit qu’ils sentent qu’on les écoutait. Les musiciens sont comme ça : un seul auditeur attentif suffit, alors ils jouent vraiment. A _esk_ Krumlov, sous le passage où quelques touristes encapuchonnés se réfugiaient le temps d’acheter une carte postale et de viser un nouvel abri, j’étais cet auditeur attentif. Le tuba, le trombone et les deux trompettes jouaient avec précision et modestie, concentrés sur la question de la justesse. Jouer juste et en place abolit nos médiocrités et nationalités. L’âme de tout musicien qui s’efforce à cela est sauvée.



La beauté du voyage doit beaucoup au chant qui l‘accompagne. Laissons nous porter par la mélodie descriptive de ce violon tout en délicatesses, jusqu‘à „ce bosquet de peupliers rempli de chants d‘oiseaux“ dont le compositeur a voulu faire l‘apothéose de sa pièce. Tout voyage musical est un retour aux origines, pélerinage vers l‘enfance.
  avril 2001



La java et le tango.

Le jazz  plus la java  ? Ca donne  Brubeck  et Nougaro…
Pour marier le jazz  et le tango, il y eut Carla Bley, et aussi Astor Piazzola
qui était prédestiné  pour ça, vu qu’il y a deux « z » dans son nom, comme dans pizza et dans pizzicato.

Le jazz absorbe tout, nous n’en parlerons pas.

Mais tango plus java, ça donne quoi ?
Rien du tout. La java, le tango ne se mélangent pas. D’un côté voici Julot et sa java, de l’autre Conchita et son tango. C’est chacun pour soi. Il n’y a pas de javo, pas plus que de tanga.

Il y a tant de gogos que le tango tenta. Le Gotha, tout de go s’enticha du tango. Mais le tango, ça tangue ! Ho, le tango, vas-y mollo !

Quant à la java, hé bien la java ça nous va. Les petits pas, les mains en bas du dos, tout ça c’est plutôt sympa. La java, j’avoue que j’aime ça.

La java, le tango sont des danses comme ça. Cependant, de peur de s’emmêler les pinceaux, le musicien  les joue, les chante, mais évite prudemment de les danser.

décembre 2007


Olomoucké tango

La ville d’Olomouc en Moravie a peu de charmes. Casernes, bâtiments épiscopaux et universitaires écrasants ; églises noires ; vastes places au pavé inégal, rues martelées par les tramways : un espace conçu pour les parades militaires.
Un  épisode de la rivalité entre les Hohenzollern et les Habsbourg, connu sous le nom de reculade d’Olmutz fait qu’on rencontre  le nom de cette ville dans les livres d’histoire du XIXe siècle.
Et c’est sans doute ce qui a attiré Vrabetz  ici.

Vrabec, en effet, se représente quelquefois sa vie comme une reculade, une série de tentatives, dans l’urgence et la précipitation, de retourner d’où il vient. Tel l’ange du progrès de Walter Benjamin, fuyant  un point qui se trouve devant lui.
Mais pas plus que la reculade d’Olmutz, événement historique que rien ne matérialise ne se visite, ce lieu où il voudrait retourner n’est accessible. Il n’est qu’une utopie nimbée d’une illusion de sécurité…
Vrabec s’est  consolé en découvrant les olomoucké tvaruzky qui sont de petits fromages forts dont les Tchèques pensent qu’ils terrorisent les palais étrangers mais qu’apprécient forcément les connaisseurs de Maroilles ou de Livarot.

De retour chez lui, il a composé une musique, un tango : « A reculon, c’est le tango d’Olmutz , qui se danse de travers, car on essaie en zig zag de retourner d’où l’on vient, on espère mettre le pied sur le point où commence chaque journée, vers l’est par conséquent. Reculer pour mieux sauter, c’est ça le tango d’Olmutz… »
Lorsque les musiciens s’apprêtent à le jouer, ils appellent quelqu’un dans la salle. Ils ne disent pas « Monsieur avec la cravate verte » ou « Mademoiselle au fichu bleu », comme le fait habituellement depuis la scène un artiste qui interpelle quelqu'un du public,  ils appellent cette personne par son nom : "Paul ! à toi de danser le tango d’Olmutz ! " Il s'agit, on l'a compris, d'une épreuve que les musiciens infligent à quelqu’un de connu afin qu’on rie à ses dépens. Un tango difficile à danser. On titube comme un ivrogne. Mais le public est bon enfant, et les gens s’en sortent plutôt bien et satisfaits de leur soirée.
On en voit qui arborent après la danse un sourire béat, caractéristique de ce qu’il faut appeler l’ivresse d’Olomouc.                                                                                  mai 2008






La samba

Je me chargeais d’un lourd fardeau : je n’avais pas hésité à me porter volontaire pour emporter jusqu’au chantier la lourde dalle qui remplacerait celle que nous avions vu se décrocher de la grue, s’affaler et se fracasser – heureusement personne ne fut blessé.
Un puissant rythme de samba –frétillement de clochettes et de claves, cris d’aras et de perruches, beuglements de quica sur l’assise obsédante de la grosse caisse- remplit la campagne. Danser la samba, c’est avancer à petits pas ; on fait mine de reculer légèrement à point nommé, pour mieux repartir. Ainsi, l’ampleur et la cadence de mes pas se trouvent gaiement déterminées, et mon fardeau paraît léger.

  septembre 2003.




Madame Reverb déambule sous les hautes voûtes du vieux Fender. Ses pas résonnent; elle tousse quelquefois, et perturbe les premières mesures du programme. Elle ne consentira à se tenir tranquille que lorsque l’ampli sera chaud.
Mais voilà qu’elle a disparu! Elle est sortie sans prévenir. A son retour, le morceau sera fini. Vieille saleté! Enfin, il faut la comprendre. Mariée à ce vieil ampli depuis tant d’années, elle a besoin d’indépendance. On peut bien lui passer quelques caprices.
                                                  mars 1997.



Mélomanie en Norvège.

Autour de la table, en l’absence du maître de maison, une ribambelle de jeunes filles.
Il faut les faire se lever, afin qu’apparaisse clairement la configuration des chaises qui elle même figure une mélodie.
Nous la voyons-entendons, cette mélodie-jeunes filles imprégnée de bleu. Très belle conclusion. Mais nous l’entendrons-verrons mieux lorsque les jeunes filles auront quitté la table.
L’absence du maître n’est pas pour rien dans la tristesse bleutée de la mélodie que nous allons pouvoir entendre en détail après le départ des jeunes filles. Pour l’instant, leur joyeux babil nous en dissimule partiellement les finesses.

  janvier 2005


Modernes musiciens

Ils portent des vêtements coûteux et sophistiqués. De vrais déguisements pour certains. Veste de cuir plissoté de manière extravagante, pantalon du même bois zébré d’innombrables fermetures Eclair ; couvre-chef en n’importe quoi. Cette affectation cherche forcément à dissimuler des tares, me dis-je, absence de réel talent artistique, manque d’originalité,. On va bien voir, quand la jam va commencer s’ils sauront se tenir sur scène, ces snobs  qui passent leur temps à se choisir des affutiaux plutôt qu’à travailler leur voix ou leur instrument.
janvier 2008




Techno

La terreur nait de l’insignifiance répétée ad nauseam aeternam.
Ni chair, ni sang, ni peau, ni sueur, ni rêve. Musique de spectre et spectre de musique. Indéfiniment auto clonée extrudée. Objets en plastique produits!à la chaîne. Théorie ribambelle de pets parfaitement sphériques.  Boum boum boum boum fait le magasin de fringues à la mode ou la bagnole de frimeur emportant  ses passagers vers un endroit où on entend boum boum boum boum boum boum. Mon oreille collée successivement en divers endroits de la nuit malade –sthétoscope- détecte les pulsations. C’est une nuit qui a plusieurs cœurs. Pulsations que chevauche le Bonimenteur.
Voilà pour la « musique » techno. D’autres disent qu’on entend une machine à laver qui ne passe jamais à l’essorage.
  novembre 1999



Un musicien heureux.

Des vols sont régulièrement commis dans l’hotel.
Le directeur a des doutes à mon sujet. Il pense que j’en suis l’auteur.
D’autres membres du personnel partagent ses soupçons... (Des soupçons, mais pas de preuve !)
Aussi bavardons nous comme si de rien n’était, le directeur de l’hotel et moi.
Nous parlons de l’affaire en cours, des problèmes que rencontre la police dans son enquête, en particulier dans les cuisines où les traces que peut avoir laissées le voleur, sans cesse sont effacées, mélangées, brouillées par l’activité de ruche qui y règne, des dizaines de mains sur des dizaines de surfaces et recoins, un cauchemar de detective.
Arrêter les cuisines pour faciliter les recherches? Vous n’y pensez pas ! Dans un établissement de cette importance ! Etoilé, renommé, et qui a fréquemment les honneurs de la presse, sur des sujets heureusement plus légers ! Une histoire au parfum de scandale mettant en scène un chanteur célèbre et son giton vient d’ailleurs de faire les choux gras des tabloïds. Excellente publicité. Mais qu’on apprenne que les biens des clients de l’hotel n‘y sont pas en sécurité, quelle horreur ! Il est inconcevable d’interrompre le service de restauration, l’enquête devra se poursuivre dans une totale discrétion, conclut le directeur.
Mais nous finirons d’une manière ou d’une autre par te coincer, mon salaud, l’entends-je penser derrière son sourire bénin.
En attendant, la vie est belle. Ce soir, dans le petit bar d’à côté, nous jouons. L’accordéoniste manouche qui a là ses habitudes, m’ayant entendu pincer quelques accords a décidé de me prendre sur scène avec lui.
Oui, la vie est belle. Ils ne sont pas près de me coincer.  Et ce soir, ça va swinguer.
septembre 2006


Max l’accordéonniste
est un homme à femmes  Et sans doute un peu maquereau : par les temps qui courent les seuls revenus de sa musique ne lui permettraient pas le train de vie qu’il mène. Toujours escorté de ses groupies, des filles toutes à sa dévotion, Max est envié par ses collègues musicos.
Pour son anniversaire, elles lui ont offert un costume. Elles veulent absolument qu’il le mette pour monter sur scène. Joyeuse ambiance dans les loges. Ce mec a vraiment du pot : toutes ces belles filles qui le déshabillent pour le rhabiller !
Au cours de cette soirée Max a du son succès autant à son costume neuf qu’aux trilles de son accordéon. En plus, un incident a permis au public d’admirer son sang froid et ses réflexes. En effet, au beau milieu d’une valse un type a fait irruption sur scène en vociférant des insultes. Max a alors lâché son instrument d’une main, sorti de sa poche un petit pistolet et tiré. Le mari cocu s’est effondré. Comme le bassiste et le batteur n’avaient  pas interrompu leur accompagnement, Max les a rejoint au début du trio sans que le tempo ait bougé.



Bogdan

(A propos de Bogdan Nestorenko, magnifique accordéoniste).

On ne sait pas ce dont se jeune ouvrier voudrait se souvenir (union soviétique, moissons réussies, poissons de Russie ?).
Il esquisse les pas d’une danse qui pourrait peut-être ressusciter les paroles de la chanson cherchée, puis fredonne un air qui devrait l’entraîner dans la chorégraphie désirée.
Or l’approche de la danse est déjà de la danse,
et un prélude déjà de la musique.
Un cercle s’est formé autour du jeune ouvrier fredonnant sautillant qui, dans le doute et la recherche offre un spectacle réussi
qu’on admire et qu’on applaudit.
 avril 2007



Trop belle, la musique de Wayne Shorter.  Et tout particulièrement celle qu’il a composée dans mon rêve. Un opera qui mettait en scène un couple de miséreux. La femme voulait emprunter de l’argent à son propriétaire, un ignoble usurier, elle réclamait sixty pence, sixty pence, sixty pence…et le compositeur lui avait confié pour cela une mélodie bouleversante. Puis on suivait le long de la rue, comme si l’on marchait en contrebas et parallèlement à lui, l’homme chômeur qui tâchait de se donner du courage et de se convaincre qu’il allait trouver du travail, parce que, chantait-il I know things …  Et, comme l’air de la chanson infléchissait t le sens des paroles, on comprenait précisément,- ici encore incroyable habileté du musicien-, « je sais faire plein de choses, comment ne trouverais-je pas un emploi ? » 

janvier 2008

Un concert de Sonny

La vie est comme ci, la vie est comme ça ; une vallée de larme, une tartine de merde, un joyeux festin ; elle n’est sûrement pas un long fleuve tranquille, dans la vie, on ne fait pas ce qu’on veut.
Et si elle était un skunks à roulette, une casserole en aluminium ou un congrès de pianistes aveugles ?
La vie qui contient toutes choses, toute douleur et toute joie, ne peut évidemment se résumer en aucune de ces formules, si philosophique, poétique, amusante, énigmatique ou cocasse soit-elle.
Bon. Mais il y a des gens qui sans prétendre résoudre ce mystère font des choses belles et délicates, petites ou grandes, et nous devons leur savoir-gré d’éclairer, par cela, nos vies.

Par exemple Sonny.

La beauté de la vie –puisqu’il s’agit d’elle- avait commencé bien avant le concert lui-même. Car regarder le public prendre place constituait déjà un plaisir. Tous beaux, élégants et d’exquises manières avançaient sans hâte, échangeaient des politesses, avaient les uns pour les autres des égards et de menues attentions. Dans l’immense auditorium, la constellation que formaient leurs regards brillants s’augmentait à chaque minute de nouvelles étoiles.

L’oeuvre de Sonny que l’on joua ce soir était de commande. Nous avons tous remarqué que les Gens du ciel ne répondent pas correctement aux sollicitations musicales que nous leur adressons ; ils ne perçoivent pas, le plus souvent nos intentions artistiques. On avait donc demandé à Sonny de composer une oeuvre qui devait leur faire comprendre, à ces gens du ciel notre mode de pensée à nous, les Terriens. Une oeuvre didactique qui serait  en même temps un message.

Ce fut monumental. L’oeuvre dépassait par sa profondeur tout ce qu’on pouvait attendre. Dans les parties chorales, chaque voix se développait avec une audace inouïe. Sonny avait pris toutes les libertés, sans jamais perdre de vue (ou plutôt d’ouie) la cohérence de l’ensemble.  A point nommé, il improvisa  lui même un solo avec ce son « énorme », impérieux et suppliant à la fois que l’on connaît.
 
Après le concert, il est descendu dans la salle, pour parler avec le public. Quelqu’un s’est levé pour lui exprimer la gratitude de tous « Monsieur, si les gens du ciel ne comprennent pas le message cette fois, c’est à désespérer. Mais il n’importe. Vous nous avez procuré à nous terriens, un immense bonheur ». 
Le musicien s’est approché d’un jeune couple qui était resté assis avec un bébé sur les genoux. Il a posé sa grande main sur la tête de l’enfant. Force et bonté. « Votre enfant sent bon la cerise, a-t-il dit avec un doux sourire. Le parfum des fruits est source d’inspiration. »
novembre 2006



Vrabec donne de la voix.
 
   Il pensait aider son collègue en reprenant le chant qu’il avait entonné. Mais, seul choriste, ses fautes de rythme et son manque de justesse tombent comme bouse sur nappe blanche. Quel massacre! On n’entend que ça dans la salle recueillie. Qu’est-ce que tu attends, Vrabec, pour la fermer ?
  septembre 2002.








Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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