A la campagne

Déracinés.

L’idée d’une terre qui donne du fruit nous parle à nous qui, pourtant depuis bien longtemps, n’avons pas eu un geste agricole. Le savoir paysan reste enfoui dans les mots dont nous nous servons sans savoir.
Citadins coupés du sol nous avons besoin de renouveler l’ancienne allégeance, et il nous faut, selon la saison, aller cueillir des pissenlits ou des champignons afin de mettre genou en terre.                                                      


3 mars 2000


Exercice d’imagination dirigé.


   Sur l’étiquette de la bouteille, la gravure représente une de ces grosses fermes qu’on appelle « châteaux » dans le Bordelais. Je demande à mon fils d’imaginer ce qu’on trouverait en poussant la porte de la grange de droite. « Du fourrage, de la paille, et aussi une vieille voiture sur cales ». Nous restons alors un moment à contempler ce décor projeté par nos imaginations. Je me ressers un verre de vin dont les arômes se sont considérablement enrichis. C’est un bon début, mon fils. Quand tu seras un peu plus grand, je suis sur que tu aimeras goûter le vin.    
                                                                                                                         5 décembre 1996.


Vue sur la campagne

                Ce vieillard immobile passe dans sa maison une retraite étouffante d'ennui. On l'a installé  près de la fenêtre qui donne sur le jardin.
               Quelques jouets sont épars le long de l'allée. La neige avait couvert tout cela de son uniforme indulgence, mais maintenant désordre et négligence réapparaissent. Par places pelé, par places herbu (mais d'une herbe cuite par le gel), ce jardin parle de fin d'hiver, pas encore de printemps.
               Heureusement, ces lieux que jamais un jardinier ne trouble sont souvent visités par les oiseaux. Des merles surtout, leur présence est banale. Mais l'atterrissage d'une pie ou d'un geai est un événement qui rompt la monotonie des jours.
mars 1991




Une agricultrice moderne.



Une haie doit être alignée, d’une essence homogène, les feuilles lisses et lavables; elle doit rester silencieuse. Les merles font désordre dans les haies: des nids, du tapage. Ils chantent. Il faut se débarrasser des merles. Germaine sème dans son jardin des miettes de pain imprégnées de KILYON, un pesticide destiné en principe à être répandu dans les champs pour tuer tout ce qui n’est pas betterave. Quelques jours plus tard, un hérisson est trouvé mort sur la pelouse. Et quel silence! Les oiseaux sont partis crever ailleurs.
Lorsque s’envolent les fourmis ailées, bien que la brise les emporte au loin, Germaine pense devoir parer le danger qu’elles entrent dans sa maison. Elle massacre la fourmilière en l’inondant d’insecticide.
Germaine utilise les puissants moyens d’anéantissement que la chimie moderne met à sa disposition. Elle est dans son bon droit: ne descend-elle pas de ceux qui défrichèrent l’épaisse forêt médiévale, et apprirent à défendre leurs récoltes contre toutes sortes d’ennemis?
27 août 1995.


En voyage à travers la campagne.



Une affiche devenue elle-même illisible recouvre le panneau à l’entrée du village. On ne peut que vaguement en deviner le nom ; un nom atypique pour la région, pratiquement imprononçable, et que d’ailleurs on ne prononce pratiquement jamais. Les habitants, des néoruraux qu’aucun sentiment n’attache à ces lieux, ne s’en soucient guère.
Pourtant voici que s’approche à travers champs une horde de gens brandissant torches, gourdins et fourches.
[Les vieilles passions, les émotions, le folklore d’autrefois soufflent encore ! Venus de la nuit des temps la haine, les granges incendiées, les volées de cloches dans les clochers, les pendus, toutes ces vieilles histoires… dans ce village sans âme, comme c’est inattendu !].
 « C’est une chouannerie ! » s’exclame Julbert.
Julbert représente la catégorie des enfants sages qui apprennent bien à l’école, retiennent des mots comme chouan, chouannerie, et savent les replacer à bon escient, ce dont les parents se rengorgent dans les voitures, pendant les longues routes de vacances.
Une chouannerie, ou une jacquerie.
Et ce n’est pas pour rire : voilà que des policiers s’opposent à cette manifestation. Des heurts sont inévitables et les touristes sont témoins de brutalités.                           

22 février 2000



Exploration de la campagne moderne.



J’arrêtai mes pas à distance respectueuse d’une grange isolée.
Ce moderne bâtiment agricole dressait contre le ciel impeccablement bleu ses lignes parfaites.
En ce jour férié, la campagne était encore plus déserte que d’habitude.
Je n’osais m’approcher. « Il n’y aura personne, ou alors seulement un chien... »
Rencontre à éviter. Il valait mieux passer mon chemin.
Je poursuivis sur la route droite pendant encore quelques kilomètres.
Sur des millions d’hectares, la terre est asservie à produire cette chose monotone : du maïs, du maïs, encore du maïs.
Bientôt je pus observer une de ces colonnes spiralée, tornade immobile contenant des millions de tonnes de céréales et dont le sommet se perd au plus haut des nues.
Voilà ce que l’on fait des surplus agricoles maintenant : on les met en SVT (stockage vertical tourbillonnaire).                          

janvier 2003 


Mode de paille


Pour stocker la paille cette année, la tendance serait au classique parallélépipède.
 Le cylindre  a nettement reculé, et pratiquement disparu en Beauce, qui fait autorité, en matière de mode de paille.
Mais il ne s'agit pas d'un retour au passé. La botte actuelle s'inscrit dans une évolution vers l'énorme et l' hyperdense. Il ne saurait être question de la  mouvoir à la force des bras. Pour  bâtir ces murailles qui ponctuent le défilement des éteules, des machines ont avalé , comprimé et pondu , d'autres machines ont saisi et empilé.
Dans ces plaines, il y a belle lurette qu'on ne voit plus un homme fouler du pied le sol, ni toucher de la main ce qui pousse.

 -août 1995-




Traverser une ferme.


Beaucoup de citadins ignorent ce que c’est que « traverser une ferme », c’est qu’ils n’ont pas eu à le faire, c’est que la route, devant eux, à la campagne, s‘ils eurent à l’emprunter, était dégagée. C’est qu’ils n’eurent pas à pénétrer profond dans les pays; ils n’ont jamais dû s’expliquer avec ses détours, ses méandres, ses paysans, ou bien ils n’osèrent pas s’aventurer par respect pour ce qui leur paraissait un passage privé.
 Avoir grandi à la campagne vous donne de ces familiarités et de ces peurs. (On connaissait les chiens, on évitait tel pâturage hanté par un taureau).
Souvent, on peut traverser une ferme sans voir personne.
Mais c’est une zone où le chemin se perd. Presque toujours, la chaussée disparaît sous la gadoue, se dilue dans des bourbiers entretenus par le piétinement des bestiaux. Sur la carte, on lit bien que le sentier passe là, près des tracteurs et dans les remugles fades des tourteaux et des fumiers: on est chez quelqu’un, mais il y a un droit de passage, c’est marqué. Les chiens gueulent mais ne nous inquiétons pas, ils sont attachés. Peut être quelqu’un apparaîtra-t-il? Nous saluerons à voix forte et demanderons si nous sommes sur le bon chemin, même si nous n’en doutons pas, afin de justifier notre passage et de ne pas être pris pour des voleurs.
20 janvier 1998




Chanson
pour la mairie triste
du village où l’on s’ennuie


chanson pour les taches d’humidité –de formes variées- qui persistent sur la placette longtemps après que la pluie a cessé

chanson pour les feuilles de bouleau –jaunes, brunes, certaines encore un peu vertes- que le vent accumule le long du trottoir et des plates bandes

chanson municipale dans l’après-midi pâle

il y a aussi quelques feuilles dorées de peuplier

chanson dans l’après-midi (trop) tranquille

chanson pour le panneau d’affichage
qui annonce un mariage
punaises rouillées

Passe ton chemin, visiteur importun ! On n’a pas besoin de toi ici. On se passe de ton ironie. La station-service est à la sortie : remplis ton réservoir et bon voyage ! Fais le plein d’essence et dégage !

novembre 2005


Jardinage.

Piocher arracher racines de chiendent (secouer perruque) câbles jaunes d’orties (extraire tendons) trouver pomme de terre creuse (crevaison-déception).
La terre sableuse sous l’ongle et grasse dans la paume –ou le contraire- séchera en formant sur le tranchant de la main, comme l’argile pour le potier ou la pâte pour le boulanger, une croûte granuleuse.
septembre 2002




Poulailler


 C'est un vieux bâtiment aux fenêtres crevées, rafistolé de planches et de tôles variées.
 Comme il a commencé à sombrer dans l'abjection, on l'a livré aux poules.
 En poussant la porte aux gonds de fil de fer, vous pénétrez dans l'intimité sordide de la volaille. Paille et bois souillés, récipients d'eau sale.
 Mais au fond de l'obscurité puante luit un objet qui emplit la main de sa forme lisse et tiède: un oeuf.
-août 1995-




Tout ce qu’on perd à gagner du temps.


Une machine inventée par une brute pressée permet de débroussailler et d’élaguer la végétation le long des chemins. Sa passion de l’alignement éclate en pétarade haineuse, poussiéreuse, malodorante. Les haies et les arbres qui ont subi le passage de cet horrible engin offrent un lamentable spectacle: multitude de moignons hérissés fibreux, branches éclatées fendues, lambeaux d’écorce qui pendent. Le prochain printemps dissimulera ces plaies mais ne les cicatrisera pas.
Au rythme de la scie et de la serpe, le travail serait bien sur beaucoup plus long. Mais il laisserait aux arbres des tailles propres, aux passants quelque chose d’agréable à regarder, et un gagne - pain à quelqu’un du village.
décembre 1995




Arrosage du maïs.

Pour accroître les rendements jusqu’à plus soif, au détriment des rivières qui s’eutrophisent ou des eaux souterraines qui se chargent de nitrates, le maïs est arrosé tout l’été.
Approchons nous des cannes vertes, armée transgénique au garde à vous. Un arc en ciel s’est formé. La chaleur insupportable fait désirer cette pluie artificielle dont les rafales crépitent sur les tiges, les feuilles et les épis poilus. A chaque impulsion de son balancier, le canon à eau change un peu la direction de son jet. Au terme de sa course en demi cercle, il nous atteindra. Quand cela arrive, nous poussons des cris de surprise, l'eau est glacée.
 août 1998














Présentation

keskecé?

Ci-dessus, portrait de l'auteur par Myriam Frerotova, photographe.

Vous allez trouver dans ces pages des textes courts. De la littérature sous forme de fragments n'excédant que rarement une page dactylographiée. Aphorismes, anecdotes, portraits, récits, poèmes, nouvelles, fables...Quelques uns ont été publiés en "samizdat" voici quelques années. Les amis me demandant la suite, j'ai pensé que l'Internet serait un bon moyen de la leur communiquer, et peut être d'élargir le cercle de mes lecteurs...
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